Par Ema Lynnx
Plumassière, Émilie Moutard-Martin transforme les plumes en parures, en paysages miniatures et en compositions décoratives. Formée auprès de Nelly Saunier, elle développe une œuvre personnelle tout en collaborant avec des maisons comme Piaget et Boucheron. Son travail explore les métamorphoses d’une matière dont la légèreté dissimule une remarquable richesse de textures et de couleurs. A découvrir au Salon International du Patrimoine Culturel du 29 octobre au 1er novembre 2026 au Carrousel du Louvre.
Une plume peut devenir presque méconnaissable. Son dessin se fond dans une composition, ses contours disparaissent, sa surface évoque une végétation ou un textile. Dans le travail d’Émilie Moutard-Martin, cette transformation constitue un véritable terrain de recherche. L’artiste s’intéresse aux qualités de la matière autant qu’aux possibilités de la détourner : révéler une couleur, accentuer une texture, organiser une illusion.
La plume conserve pourtant sa présence, même lorsqu’on hésite à l’identifier. Elle apporte aux œuvres une finesse particulière, une manière de recevoir la lumière, une profondeur faite de détails minuscules. Émilie Moutard-Martin compose avec ces propriétés pour créer des pièces qui demandent au regard de s’approcher. Sa démarche, présentée sur son site, se déploie entre créations personnelles et réalisations pour des créateurs et des maisons de luxe.
Un métier appris auprès de Nelly Saunier
Le parcours d’Émilie Moutard-Martin s’inscrit dans une histoire de transmission. Ancienne Élève de Nelly Saunier, Maître d’art plumassière, elle a acquis auprès d’elle les connaissances et les gestes d’un métier dont la maîtrise ouvre de nombreuses possibilités d’expression.
L’Association des Maîtres d’Art et de leurs Élèves souligne, dans sa présentation de l’artiste, l’importance de la texture, de la couleur et de l’illusion visuelle dans ses recherches. Elle évoque aussi une attention à l’harmonie de l’ensemble : le détail précieux trouve sa place dans une composition, sans en rompre l’équilibre.
Cette formation donne à sa liberté créative un socle technique. Travailler une matière aussi fine suppose de comprendre ce qu’elle permet, ce qu’elle supporte et la façon dont elle réagit aux différentes interventions. La précision du geste rend possibles des changements d’échelle et d’usage, de la parure portée sur le corps à l’œuvre destinée à un intérieur.
En 2012, Émilie Moutard-Martin est distinguée dans la catégorie Métiers d’art des Grands Prix de la Création de la Ville de Paris; une reconnaissance qui marque les premières années de son parcours indépendant.
« Songe d’or », une parure entre ombre et éclat
Créé en 2012, le plastron Songe d’or réunit plumes d’oie, feuille d’or et fil d’or. Ces matériaux donnent à la pièce sa tension visuelle : une matière légère, associée à la présence lumineuse du métal précieux.
Le choix du plastron engage un rapport particulier au corps. La pièce occupe le devant du buste, accompagne sa forme et lui donne une autre apparence. Elle permet d’explorer ce que la parure révèle, recouvre ou transforme dans une silhouette.
L’or intervient comme un accent au sein de la composition. Il attire le regard vers certains détails et fait varier la perception de la surface. La plume, généralement associée au mouvement et à la souplesse, acquiert ici une présence plus construite. L’œuvre tient à cette ambiguïté entre la délicatesse des éléments qui la composent et la force visuelle de l’ensemble.
Ce travail personnel permet de comprendre ce qui se poursuit dans les collaborations de l’artiste : une recherche sur la matière, menée à travers des formats et des contraintes très différents.
Chez Piaget, des compositions à l’échelle d’un cadran
Avec Piaget, le champ de création se resserre jusqu’aux dimensions d’une montre. Émilie Moutard-Martin réalise, depuis 2014, des cadrans de plumes pour l’Altiplano. Son portfolio présente notamment des pièces appartenant aux collections Secrets and Lights, Sunny Side of Life, Art et Excellence, Sunlight Journey et Sunlight Escape, entre 2015 et 2018.
À cette échelle, chaque fragment contribue à la lecture du dessin. La composition doit trouver sa cohérence dans un espace réduit, sous le passage des aiguilles. Les variations de couleur et de texture deviennent les éléments d’un paysage miniature.
Certaines plumes sont couvertes d’or pur ou d’argent, selon la présentation de l’artiste. Le travail fait ainsi dialoguer la matière organique avec les matériaux précieux de l’horlogerie. La finesse de la réalisation tient autant à l’assemblage qu’à la capacité de préserver une impression d’aisance dans un format contraint.
Ces cadrans montrent combien la plumasserie peut renouveler la perception d’un objet familier. La montre accueille une surface dont les nuances appellent une observation différente, attentive au détail et aux effets de lumière.

« Silent Forest », la plume devient végétation
Pour Boucheron, Émilie Moutard-Martin change d’échelle et de support. En 2018, à l’occasion de la réouverture de la boutique historique du 26, place Vendôme, elle réalise Silent Forest, une composition destinée au jardin d’hiver.
L’œuvre associe un panneau de chêne brûlé, réalisé par Arca, à des plumes de paon, de faisan, de perruche et de canard. Le bois, traité selon la technique japonaise du shou-sugi-ban, sert de fond à une végétation composée principalement de plumes de paon, certaines rehaussées d’or.
La transformation est au cœur du projet. Une matière issue de l’oiseau devient feuillage ; le plumage participe à l’évocation d’un jardin. Le paon, associé à l’imaginaire de Boucheron, se retrouve dans l’œuvre sous une forme indirecte, à travers sa matière plutôt que par sa représentation.
Le contraste entre le bois brûlé et la finesse des plumes donne à la composition sa profondeur. L’artiste élargit ici son répertoire : elle construit une œuvre décorative qui entretient un dialogue avec le lieu, son histoire et le bestiaire du joaillier.
Une écriture personnelle au-delà des collaborations
Les réalisations d’Émilie Moutard-Martin incluent également des collaborations avec les maisons Hermès, Montblanc, Jean-Paul Gaultier, Coppélia Pique ou encore Sylvain Le Guen. Cette diversité artistique témoigne des contextes variés dans lesquels son savoir-faire s’intègre parfaitement.
À travers ces projets demeure une même question : que peut devenir la plume lorsqu’on prend le temps d’en explorer les propriétés ? La réponse varie selon les œuvres : elle peut souligner le corps, dessiner un cadran ou faire apparaître une végétation sur du bois.
C’est dans ces compositions que se précise la créativité d’Émilie Moutard-Martin. La maîtrise artisanale soutient la démarche de l’artiste, attentive aux correspondances entre les matières et aux surprises du regard. Ainsi, devant ses créations, reconnaître la plume constitue souvent une seconde découverte.
Photos : https://www.em-mm.com/












































