Par Ema Lynnx
À l’occasion de sa participation à Fine Arts Paris 2026, Bai Ming dévoile un univers où la porcelaine chinoise s’émancipe de ses codes sans jamais renier ses origines. Entre céramique, peinture et encre, l’artiste construit depuis plusieurs décennies une œuvre profondément personnelle, nourrie par la nature, le taoïsme et la mémoire des grands savoir-faire chinois.
Il suffit parfois d’un bleu posé sur une surface blanche, d’une ligne qui semble suivre son propre chemin ou d’une forme légèrement déséquilibrée pour reconnaître son travail. Avec le céramiste Bai Ming, rien n’est jamais tout à fait figé : la porcelaine garde quelque chose de vivant, comme si elle continuait à se transformer après être sortie du four.

Né en 1965 à une centaine de kilomètres de Jingdezhen, haut lieu historique de la porcelaine chinoise, Bai Ming a grandi dans un territoire où la terre et le feu appartiennent presque au paysage. Après des études aux Beaux-Arts de Pékin, il s’impose peu à peu comme l’une des figures du renouveau de la céramique contemporaine chinoise, tout en menant une activité de professeur et de plasticien.
Son point de départ est pourtant profondément traditionnel. Bai Ming connaît les formes anciennes, les émaux, les cuissons, la peinture sur porcelaine. Mais cette connaissance ne l’enferme jamais car elle lui donne au contraire la liberté de déplacer les règles.
Hériter, puis s’affranchir
Dans ses mains, les silhouettes familières de la céramique chinoise changent de registre. Un vase peut devenir presque sculptural. Un motif classique se transformer en réseau abstrait. Une surface parfaitement lisse laisser apparaître une irrégularité volontaire. Cette tension est essentielle dans son travail : la maîtrise technique existe, mais elle ne doit jamais prendre le dessus sur l’idée.
Certaines pièces nécessitent jusqu’à 72 étapes de fabrication. Un chiffre qui donne une idée de la précision du processus, mais qui n’est finalement qu’un moyen. Bai Ming l’exprime lui-même dans une formule révélatrice : plus il maîtrise la technique, plus celle-ci devient secondaire ; ce qui compte, c’est le moment où la matière devient capable de porter une pensée.
La relation au feu est tout aussi intime. Adolescent, l’artiste voit la maison familiale détruite par un incendie. L’événement laisse une trace profonde et nourrit plus tard sa fascination pour la cuisson et pour cette étape où une œuvre échappe en partie à celui qui l’a façonnée.
Il y a toujours une part de risque. La terre peut bouger, la couleur évoluer, la cuisson modifier ce qui semblait parfaitement établi. Et Bai Ming ne cherche pas forcément à empêcher cet accident.
La beauté de l’imperfection
La nature occupe une place centrale dans son imaginaire. Montagnes, eau, nuages, fleurs de lotus : on retrouve ces éléments dans son vocabulaire, mais rarement sous une forme descriptive. Il en conserve plutôt un rythme, une sensation, parfois simplement une trace.
Dans certaines séries de plats, il brise volontairement le bord avant la cuisson. Le cercle perd sa perfection, et c’est précisément à cet instant que l’objet devient plus intéressant. Une manière de rappeler que dans la nature, l’équilibre ne signifie jamais régularité absolue.
La couleur fonctionne de la même façon. Elle n’envahit pas forcément la pièce, elle peut apparaître par touches, presque timidement, ou se concentrer sur une partie de la surface. Et le blanc reste alors très présent. Ce vide apparent est loin d’être neutre car il renvoie directement à la tradition picturale chinoise, dans laquelle les espaces laissés libres comptent autant que les parties peintes. Ils laissent circuler le regard et donnent à l’œuvre sa respiration.
Peindre la terre
La céramique n’est d’ailleurs qu’une facette de son travail.
Bai Ming pratique également l’encre et la peinture à l’huile. Il passe d’une technique à l’autre avec une étonnante liberté, alternant compositions géométriques, gestes spontanés et surfaces beaucoup plus abstraites.
Avec l’encre, le pinceau garde quelque chose de la calligraphie chinoise. Avec l’huile, la posture change : l’artiste travaille face au chevalet, selon une approche plus occidentale. Il ne s’agit pas de peindre une montagne ou une rivière telles qu’elles apparaissent, mais de retrouver leur énergie, leur mouvement, leur durée. Les paysages deviennent alors lignes, griffures, cartes imaginaires. Peu à peu, les frontières entre peinture et céramique deviennent moins importantes que la recherche elle-même.
Le bleu et le blanc, autrement
Plusieurs œuvres résument à elles seules cette liberté.
Dans Rythme Bleu, réalisée en 2010, Bai Ming reprend le célèbre bleu de cobalt associé depuis des siècles à la porcelaine chinoise. Mais il ne l’utilise pas comme un décor traditionnel. La couleur se rassemble dans la partie inférieure du vase, telle une vague, une strate ou un paysage en mouvement.
Entre pierre et céramique, de 2008, va plus loin encore. Percée, creusée, presque minérale, la pièce ne ressemble plus à un objet utilitaire. Elle pourrait être un fragment de roche érodé par l’eau.
Quant à Fleurs de la fenêtre de la terre, créée en 2017, elle joue avec des transparences bleutées et des lignes mouvantes qui donnent à la surface l’apparence d’une peinture posée sur un volume.
Ces œuvres racontent bien la démarche de Bai Ming : partir de quelque chose de parfaitement connu pour l’emmener ailleurs.
De Jingdezhen à Paris
Son travail a depuis longtemps dépassé les frontières chinoises.
Bai Ming a notamment exposé au Musée Cernuschi à Paris en 2014, au MAAT de Lisbonne en 2017, au Musée des Arts Asiatiques de Nice en 2020 ou encore à la Galerie nationale d’art moderne et contemporain de Rome en 2024.
Ses œuvres ont également rejoint les collections de plusieurs institutions importantes, dont le British Museum à Londres, le Musée Cernuschi, le MAAT ou encore le Minsheng Art Museum de Pékin.
Ce parcours international n’a rien d’anecdotique. En effet, Bai Ming occupe depuis longtemps une position singulière entre plusieurs cultures. Même s’il connaît intimement la tradition chinoise, son œuvre dialogue tout autant avec l’abstraction occidentale, l’art contemporain et la sculpture. Il ne cherche pas à choisir entre ces mondes : il les fait coexister.
À Fine Arts Paris 2026, un autre regard sur la céramique
Sa présence au salon Fine Arts Paris devrait trouver un écho naturel dans une exposition où les époques, les disciplines et les cultures se croisent.
Face à ses pièces, le premier contact est souvent très immédiat : une forme, une matière, la profondeur d’un bleu ou la lumière d’un émail… puis, en s’attardant, d’autres choses apparaissent : la trace du pinceau, une imperfection volontaire, une ligne qui semble interrompre l’équilibre général. C’est sans doute là que son travail devient le plus intéressant.
Il n’oppose jamais frontalement l’ancien et le contemporain. Il ne cherche pas non plus à moderniser artificiellement la tradition. Il part simplement de ce qu’il connaît profondément pour construire son propre vocabulaire.
Le Musée départemental des Arts asiatiques résumait sa démarche par cette formule : « Plus simple est le geste, plus profonde est la pensée. » Une phrase qui convient particulièrement bien à Bai Ming.
Car derrière l’apparente évidence d’un vase blanc, d’une ligne bleue ou d’un morceau de terre façonné se cache souvent une réflexion beaucoup plus vaste : sur la nature, le temps, la transformation et la manière dont une tradition peut continuer à vivre sans jamais se répéter.
FINE ARTS PARIS
Anciennement FAB Paris
AU GRAND PALAIS
Du 19 au 23 septembre 2026







































