Par Patrick Koune
Du 19 au 21 novembre 2026, le salon Artisans d’Excellence revient au Palais de la Porte Dorée pour une troisième édition qui entend aller bien au-delà de la simple exposition de savoir-faire. Avec une scénographie entièrement repensée, une centaine d’ateliers français dont la moitié participe pour la première fois, une place affirmée accordée à la jeune création et de nouveaux regards portés sur la lumière, les matières responsables et l’art de recevoir, le salon dessine un paysage particulièrement vivant des Arts décoratifs contemporains.

Ce salon nous invite à regarder des objets et à entrer progressivement dans leur histoire, jusqu’à percevoir derrière une surface polie, un verre soufflé, une marqueterie ou une broderie les heures de travail, les hésitations, la précision du geste; et cette intelligence particulière de la matière qui ne s’apprend jamais tout à fait dans les livres. Fondé par Miguel Duterrier, créateur du magazine Signatures Singulières, et Isabelle de Lasteyrie, fondatrice de l’Agence d’Isabelle, ce salon n’a jamais souhaité transformer les métiers d’art en simple décor, mais leur offrir un espace où artisans, architectes, décorateurs, prescripteurs et amateurs puissent réellement se rencontrer.
Après deux premières éditions qui ont installé le rendez-vous dans le paysage des Arts décoratifs parisiens, avec plus de 3 200 visiteurs accueillis en 2025 autour de près de 90 artistes et artisans français, l’édition 2026 franchit une nouvelle étape et affirme une ambition plus immersive, plus ouverte à la création émergente et plus attentive encore à la manière dont les œuvres sont découvertes. Le site du salon souligne d’ailleurs le rôle grandissant des professionnels, depuis les grandes agences d’architecture intérieure jusqu’aux galeristes et aux maisons de luxe, qui viennent autant chercher un savoir-faire précis que provoquer une rencontre susceptible de faire naître un futur projet.
Un salon que l’on découvre comme un paysage
Pour cette troisième édition, Brice Tual, directeur artistique et scénographe du salon depuis 2024, ne se contente pas d’organiser l’espace : il en modifie la lecture en imaginant deux grandes perspectives traversantes, capables de libérer le regard et de créer une circulation plus intuitive entre les différents savoir-faire.
Diplômé de l’ENSAD et fort de plus de vingt ans d’expérience dans le design, la scénographie et les matériaux, Brice Tual connaît intimement les contraintes de présentation d’un métier d’art, où quelques centimètres de matière, un relief presque imperceptible ou la vibration d’une surface peuvent raconter bien davantage qu’un long discours. Sa scénographie cherche ainsi moins à imposer une hiérarchie qu’à créer des respirations et des correspondances, afin que chaque atelier puisse conserver sa personnalité tout en prenant place dans un ensemble cohérent.
Dès l’entrée, le parti pris prend une dimension presque manifeste puisque la création émergente devient le premier chapitre du parcours, comme une manière de rappeler que les métiers d’art ne vivent pas seulement de transmission, mais aussi de renouvellement. Dans le Forum Art Déco, Julie Percillier, Merigot Sanzay et Studio Nosqua sont notamment mis à l’honneur dès le seuil, donnant immédiatement le ton d’un salon où l’héritage n’est jamais envisagé comme une frontière, mais comme un point de départ.
Cette volonté rejoint la philosophie générale d’Artisans d’Excellence, qui place depuis sa création la matière au centre de son propos : bois, cuir, métal, verre, textile ou terre deviennent ici des territoires d’expérimentation où l’habileté technique rencontre une écriture contemporaine, parfois minimaliste, parfois spectaculaire, mais toujours nourrie par la connaissance du geste.
Une centaine d’ateliers et autant de façons de raconter la matière
La richesse de l’édition 2026 se mesure également à son renouvellement puisque près d’une centaine d’ateliers d’excellence française sont annoncés et que 50 % des exposants seront de nouveaux venus, parmi lesquels des lauréats de fondations, des Meilleurs Ouvriers de France et des artisans distingués dans l’univers Homo Faber.
Ferronniers d’art, maîtres verriers, ébénistes, marqueteurs de paille, de bois ou de coquille d’œuf, mosaïstes, céramistes, plumassiers, brodeurs, doreurs, tisseurs ou créateurs de tapis se côtoient ainsi sans que leurs disciplines soient enfermées dans des catégories étanches, car ce qui rapproche ces univers est précisément leur capacité à transformer un matériau en émotion. Steven Leprizé, les Ateliers Lemaître, la Manufacture Cogolin, l’Atelier Paelis, l’Atelier Raphaël Muller, la Forge de Style, Studio Nosqua, Béatrice Serre, Janaïna Milheiro ou encore l’Atelier Véronique de Soultrait, révélent la diversité des disciplines réunies au sein du salon.
L’intérêt réside précisément dans ces voisinages inattendus, lorsqu’un travail de verre répond à une broderie, qu’un métal patiné dialogue avec la douceur d’un textile ou qu’une matière considérée comme modeste se révèle, entre les mains d’un artisan, suffisamment expressive pour devenir une œuvre à part entière.
Frédéric Imbert, ou la matière lorsqu’elle redevient vivante
Parmi les expériences fortes de cette nouvelle édition, le Laboratoire des matières confié à Frédéric Imbert apporte une réflexion particulièrement actuelle sur le rapport entre création et responsabilité environnementale.
Architecte d’intérieur et designer passé par Paris, la Normandie et Beyrouth, Frédéric Imbert développe une écriture dans laquelle l’exigence esthétique ne s’oppose jamais à la recherche d’un design plus durable, en travaillant précisément la rencontre entre matières, gestes artisanaux et responsabilité.
Pour Artisans d’Excellence, il imagine un univers profondément tourné vers le vivant, composé de rochers végétalisés, de fresques organiques habillées de matières éco-responsables et d’une matériauthèque consacrée à des solutions innovantes, avec l’idée de faire toucher, observer et ressentir plutôt que simplement expliquer. Le site du salon évoque cette grande fresque comme un dialogue entre surfaces lisses ou rugueuses, naturelles ou sophistiquées, soulignant une démarche qui cherche moins à donner une leçon d’écologie qu’à démontrer combien la responsabilité environnementale peut devenir elle-même une source de créativité.
Cette approche est d’autant plus intéressante qu’elle déplace subtilement la notion de luxe, en suggérant que la valeur d’un matériau ne réside plus uniquement dans sa rareté ou son coût, mais également dans son origine, sa transformation, sa durabilité et la capacité de l’artisan à lui donner une nouvelle existence.
Sandra Benhamou met la lumière en scène
Autre nouvelle signature de l’édition, Sandra Benhamou prend possession de la périphérie de l’atrium pour y composer une galerie de luminaires pensée comme une collection dans la collection, où pièces uniques et petites séries se rencontrent au gré d’une sélection volontairement éclectique.
Cette liberté lui ressemble, tant l’architecte d’intérieur et designer aime faire dialoguer mobilier sur mesure, pièces vintage et créations contemporaines dans des décors où l’élégance vient moins de l’accumulation que de l’équilibre entre les objets. Formée à New York et à la tête de son studio depuis 2010, elle travaille étroitement avec les artisans, ce qui donne à cette galerie une résonance particulière au sein d’un salon justement consacré à la relation entre créateur, matière et savoir-faire.
La lumière cesse alors d’être un simple outil destiné à éclairer les œuvres pour devenir elle-même une matière, capable de redessiner un volume, de révéler une texture et de modifier presque imperceptiblement la perception d’un espace.
Virginie Lucy Duboscq célèbre l’art de recevoir
Avec Virginie Lucy Duboscq, Artisans d’Excellence explore un autre territoire du patrimoine français, celui de l’art de recevoir, mais en refusant là encore toute lecture figée ou nostalgique.
La styliste imagine six dioramas, six petits mondes possédant chacun leur atmosphère, qui conduisent le visiteur d’un yacht à une salle à manger baroque en faisant dialoguer papiers peints, porcelaines, grès, textiles, nappes brodées, objets et pièces uniques. Les porcelaines Marie Daâge et Haviland, le grès de Digoin, les broderies de Sarah Espeute ou encore les créations de l’Atelier Monochrome participent notamment à ces compositions où la table devient moins une succession d’objets qu’une véritable mise en scène.
Chez Virginie Lucy Duboscq, qui a développé son regard dans le stylisme d’intérieur et la presse décoration, un lieu doit avant tout se ressentir, l’émotion naissant de la juste relation entre les formes, les matières et la lumière. Cette sensibilité trouve naturellement sa place dans un salon où l’on comprend que l’art de recevoir ne dépend pas nécessairement de la sophistication d’une table, mais du récit qu’elle parvient à créer autour de ceux qui s’y installent.
Le Palais de la Porte Dorée, un dialogue entre 1931 et 2026
Difficile enfin d’imaginer Artisans d’Excellence ailleurs qu’au Palais de la Porte Dorée, tant le bâtiment lui-même semble participer à la conversation.
Édifié en 1931 par Albert Laprade, le Palais demeure l’un des grands témoignages parisiens des Arts décoratifs, auquel ont contribué des figures telles que Ruhlmann, Janniot, Printz, Dunand, Prouvé, Brandt, Poillerat ou Raymond Subes. Dans son Forum, ancienne salle des fêtes baignée de lumière naturelle et dominée par un plafond pyramidal, les fresques historiques de Ducos de la Haille rencontrent aujourd’hui les interventions contemporaines du Cabinet Construire, créant un décor où plusieurs époques continuent de dialoguer.
C’est peut-être là que réside finalement la force d’Artisans d’Excellence : montrer que le patrimoine n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il accepte d’être confronté au présent, et que les métiers d’art français ne sont pas les gardiens immobiles de techniques anciennes, mais des laboratoires où se réinventent continuellement nos façons d’habiter, de décorer, d’éclairer, de recevoir et de regarder la matière.

Du 19 au 21 novembre 2026, le Palais de la Porte Dorée offrira ainsi son architecture monumentale à ces gestes souvent minuscules et infiniment précis, ceux qui transforment une fibre, une feuille d’or, une plume, un fragment de verre ou quelques millimètres de bois en objets capables de traverser le temps. Les journées des 19 et 20 novembre seront réservées aux professionnels, tandis que le salon ouvrira ses portes au grand public le samedi 21 novembre.
Et dans un monde où l’on parle beaucoup de vitesse, de reproductibilité et d’intelligence artificielle, cette rencontre avec des femmes et des hommes qui continuent à apprendre la résistance d’une matière, à perfectionner un geste et à consacrer du temps à ce qui ne peut précisément pas être accéléré donne à cette troisième édition une résonance particulière : celle d’un luxe qui ne se définit plus seulement par ce que l’on possède, mais par la valeur humaine, culturelle et définissant ce que l’on choisit de préserver et de créer.
Visuels : Salon Artisans d’Excellence
















































