Par Ema Lynnx
Des smokings poudrés, des tulles irisés, un rouge qui tranche au milieu des pastels : pour le printemps-été 2027, Christophe Guillarmé compose un vestiaire de soirée nourri par l’univers de Dario Argento, cinéaste italien, maître du cinéma fantastique et auteur du film culte Suspiria.
Présentée lors de son dernier défilé parisien, la collection « Suspiria » fait dialoguer la douceur des couleurs avec l’intensité d’une allure pensée pour la nuit.
Un costume rose, ouvert sur un décolleté profond, suffit à donner le ton. La coupe pose les épaules, allonge la jambe, tandis que des applications de cristaux déplacent le regard sur la veste. Un peu plus loin, le blanc reprend cette même assurance, relevé de revers en satin et de motifs de plumes dessinés en cristaux. Chez Christophe Guillarmé, la soirée commence aussi en pantalon. Cette entrée par le tailoring installe l’une des tensions les plus intéressantes de sa collection printemps-été 2027 : la rencontre entre une silhouette construite et le plaisir d’un ornement qui assume sa présence.
Baptisée « Suspiria », cette proposition prend pour point de départ le film de Dario Argento, dont le créateur retient les couleurs, les lumières acidulées et les décors baroques. À cette référence cinématographique s’ajoute une sensibilité nocturne, traversée par les années 1970 et l’imaginaire disco. Le résultat se lit dans les vingt-six passages du défilé : une succession de robes et de costumes où le vêtement cherche autant à dessiner une allure qu’à capter la lumière.
Le cinéma comme palette
La référence à Suspiria pourrait laisser attendre un vestiaire sombre, dominé par l’inquiétude. Guillarmé choisit une autre voie : il travaille la puissance visuelle de cet univers à travers des couleurs qui, prises isolément, évoquent souvent la délicatesse. Lavande, jaune beurre, rose poudré, pêche et verts aquatiques donnent à la collection une douceur apparente. Leur association aux transparences, aux broderies et aux reflets produit une lecture plus théâtrale.
C’est là que le thème devient une véritable proposition de mode. Il permet d’observer comment une teinte légère peut gagner en intensité dès qu’elle rencontre une matière brillante ou une construction généreuse. Une robe lavande cesse d’être simplement romantique lorsque ses ruchés dessinent des lignes successives sur toute la silhouette. Un bleu lumineux prend une dimension de soirée lorsque le tulle se couvre de cristaux. La couleur ne sert plus seulement à accompagner la coupe ; elle participe à l’effet d’apparition recherché par le créateur.
Cette traduction conserve une liberté bienvenue par rapport au film. Les vêtements n’exigent aucune connaissance préalable de leur inspiration pour être compris. On peut y voir une élégance festive, le goût du spectaculaire ou une manière de réinventer la robe de gala. L’imaginaire cinématographique apporte une profondeur supplémentaire, comme une seconde lecture derrière les étoffes.
Les pastels prennent du volume
Parmi les silhouettes les plus parlantes, la robe courte en mikado jaune beurre associe un bustier drapé à une jupe dont les volumes se déploient autour des hanches. Sa matière donne de la tenue à la construction, tandis que la couleur tempère l’effet sculptural. L’équilibre est précis : suffisamment d’ampleur pour affirmer une présence, une longueur qui laisse la silhouette mobile et un haut qui concentre l’attention sur le travail du drapé.
La lavande explore une expression différente. La robe courte en tulle à effet tridimensionnel fait du relief son principal argument, avant qu’une version longue, irisée et appliquée de ruchés, n’étire cette recherche. Dans les photographies du lookbook, les bandes de matière rythment la robe du buste jusqu’au bas de la jupe. Elles donnent une densité visuelle au tulle sans lui retirer sa transparence. Le regard suit leur dessin, puis revient à la taille, où la silhouette reste clairement définie.
Le registre des roses et du pêche prolonge cette réflexion sur le volume. Une longue robe bustier en tulle pêche accueille des volants, tandis qu’un modèle rose pâle associe cristaux et plumes. Une autre robe en tulle rose poudré porte des broderies de motifs de plumes, distinction qui compte : la légèreté peut être obtenue par l’ajout d’une matière ou suggérée par un dessin brodé. Guillarmé joue de ces nuances pour varier les effets au sein d’une même famille chromatique.
Cette diversité évite que le pastel devienne un simple thème décoratif. D’une pièce à l’autre, la couleur se confronte à des gestes différents : draper, froncer, broder, superposer. Elle constitue le lien entre les silhouettes, mais chaque robe conserve sa propre manière d’occuper l’espace.
La brillance, dessinée sur le vêtement
La dimension disco de « Suspiria » se manifeste surtout dans le traitement des surfaces. Tulles dorés rebrodés de tubes, applications de baguettes, cristaux et dentelle argentée multiplient les possibilités de réflexion. Ces éléments apportent aussi des directions, des ponctuations et des contrastes dans la lecture du vêtement.
Deux robes dorées illustrent particulièrement ce travail. L’une mise sur les broderies de tubes, l’autre sur une silhouette épaulée et des applications de baguettes. Les photographies montrent des effets distincts : une présence scintillante répartie sur la matière d’un côté, un graphisme plus marqué de l’autre. Le beige, également présent dans de longues robes rebrodées, offre un fond plus discret aux ornements et rend leur dessin particulièrement lisible.
Le fourreau sirène en dentelle argent appliquée de cristaux resserre encore la proposition. Sa ligne suit le corps avant de s’évaser, donnant à la brillance une structure immédiatement reconnaissable dans le vocabulaire du soir. À l’inverse, les maxi-robes en tulle laissent davantage de place à l’ampleur de la jupe et au jeu des transparences. L’intérêt de la collection tient aussi à cette coexistence : plusieurs façons de briller, plusieurs rapports entre le corps et l’étoffe.
Un rouge qui impose sa cadence
Au milieu de cette palette, la longue robe bustier en satin duchesse rouge produit une rupture franche. La couleur gagne en force parce qu’elle intervient dans un ensemble largement dominé par les nuances poudrées et aquatiques. Le modèle s’appuie sur un buste nettement dessiné, un drapé et une fente qui introduit une ouverture dans la longueur.
Cette silhouette rappelle l’importance de la coupe dans une collection riche en ornements. Ici, l’impact repose d’abord sur la teinte et sur la manière dont le satin organise les volumes. Le tissu présente une surface plus continue que les tulles rebrodés ; il concentre la lumière au lieu de la fragmenter en multiples points. Le regard s’attache à la ligne du bustier, à la taille, puis au mouvement de la jupe.
Les verts et les bleus apportent ensuite d’autres inflexions. Une robe asymétrique en tulle vert menthe utilise les volants pour déplacer l’équilibre de la silhouette. Un fourreau bustier drapé en mousseline vert d’eau propose une lecture plus souple, tandis qu’un tulle vert de gris accueille des rubans rebrodés. Les bleus, du bleu Tiffany au bleu ciel, traversent des encolures bateau, des manches froncées et des robes brodées de cristaux. La collection développe ainsi ses effets dans plusieurs registres, sans dépendre d’une seule silhouette spectaculaire.
Le smoking garde toute sa place
Les costumes rose et blanc donnent un contrepoint essentiel à cet ensemble. Leurs épaules affirmées et leurs pantalons ramènent une netteté que les robes abordent autrement, par les bustiers et les tailles marquées. L’allure conserve une dimension androgyne, mais les décolletés, le satin et les applications scintillantes l’inscrivent pleinement dans le langage de séduction du créateur.
Ces pièces permettent aussi de regarder « Suspiria » comme un vestiaire, au-delà de la succession de robes destinées aux grandes occasions. Le costume offre une autre réponse à la même envie de présence : une construction qui cadre le corps, une couleur qui attire le regard, un détail qui révèle son caractère festif. Le rose et le blanc allègent visuellement la rigueur du tailoring et ouvrent la soirée à une expression moins attendue que le smoking noir.
Cette association entre discipline de la ligne et goût de l’ornement s’inscrit dans le parcours de Christophe Guillarmé. Formé à l’École supérieure des arts appliqués Duperré, passé par Jean-Charles de Castelbajac, Dice Kayek et Stella Cadente, il présente sa première collection en 1998. Son univers revendique depuis une rencontre entre glamour, énergie rock et références couture. Avec « Suspiria », cette identité trouve un terrain particulièrement cohérent : le cinéma lui fournit des couleurs et une atmosphère, les années disco un rapport jubilatoire à l’éclat.

La réussite de cette collection se joue finalement dans les différences qu’elle ménage entre ses silhouettes. La fermeté d’un mikado répond à la transparence du tulle ; le rouge du satin interrompt les pastels ; la ligne d’un pantalon équilibre les volumes d’une robe longue. Dans ce dialogue, le glamour devient une affaire de choix et de construction. On retient une épaule, un relief lavande, un motif brodé, puis cette robe rouge qui donne soudain à toute la palette une autre intensité. « Suspiria » laisse ainsi l’image d’une soirée où chaque silhouette possède sa propre lumière.
Photos : ©Thierry Marsaux















































