Par Patrick Koune
Dans une époque où la mode cherche à réinventer ses lieux, ses formats et parfois même sa fonction sociale, certains créateurs choisissent de déplacer le centre de gravité du défilé. Non plus vers le spectaculaire pur, mais vers un territoire plus incarné, plus frontal, plus proche des tensions réelles du quotidien. C’est précisément ce qu’a affirmé Alexandro Fratelli à Paris en investissant ON AIR Flandre, transformant le plus grand club de fitness d’Europe en scène de narration stylistique, de performance et d’affirmation identitaire.
Le choix du lieu n’a rien d’anecdotique. Il révèle au contraire la manière dont le designer construit aujourd’hui son vocabulaire. Chez Alexandro Fratelli, le vêtement ne se contente pas d’être regardé : il dialogue avec le mouvement, avec l’effort, avec l’énergie des corps en action. En installant son runway dans un espace habituellement dédié à l’entraînement physique, il inscrit immédiatement son propos dans une tension contemporaine : celle d’un luxe urbain qui ne veut plus être séparé du réel.
Une vision de la mode née dans le réel
Depuis 2016, Alexandro Fratelli développe une lecture singulière de la street-couture, à mi-chemin entre exigence formelle, conscience sociale et affirmation narrative. Son travail se distingue par une volonté constante de ne jamais isoler le vêtement de ce qu’il raconte.
La nouvelle collection 2026/2027 repose sur un mot central : la discipline. Non pas la discipline comme contrainte, mais comme énergie de transformation. Discipline physique, discipline mentale, discipline sociale : le créateur l’utilise comme une matière conceptuelle aussi forte que les tissus qu’il assemble.
Dans son approche, le vêtement devient presque un prolongement de cette idée : une structure capable de dire la rigueur, l’ambition, le dépassement.
Chez Alexandro Fratelli, le style s’écrit dans une tension subtile entre autorité visuelle et liberté de mouvement. Sa silhouette, ample sans jamais perdre sa précision, traduit une vision où le vêtement devient architecture souple : épaules affirmées, lignes allongées, volumes maîtrisés, superpositions pensées comme des respirations. Les matières jouent un rôle presque narratif, alternant la profondeur d’un jacquard, la densité d’un brocart, la netteté d’un denim ou la modernité plus silencieuse d’un cuir végétal, dans une recherche constante d’équilibre entre sophistication et ancrage contemporain.
Ce qui frappe dans son travail, c’est cette capacité à injecter dans une écriture street-couture une forme de gravité élégante, où chaque pièce semble porter l’idée d’une ascension, d’une discipline intérieure, d’un vêtement conçu non pour suivre une tendance mais pour affirmer une présence. Son univers conserve ainsi quelque chose de très actuel, tout en cultivant une allure immédiatement identifiable, où le détail devient signature et où le réel nourrit le luxe sans jamais l’alourdir.
Une écriture stylistique construite sur la tension
Les trente silhouettes présentées à Paris confirment cette direction : le vestiaire masculin gagne en structure, en verticalité, tandis que la silhouette féminine introduit davantage de fluidité et de déplacement. Les volumes oversize dominent, mais sans jamais céder à la facilité décorative. Chaque coupe semble pensée pour produire une présence immédiate.
Denim, jacquard, brocart, lin, laine, soie, coton, matières synthétiques, similicuir et cuir végétal composent un vocabulaire textile volontairement contrasté. Cette juxtaposition de registres crée une tension permanente entre sophistication et ancrage urbain.
Certaines pièces relèvent du prototype unique, d’autres entreront en distribution à partir de septembre 2026, mais toutes portent la même intention : raconter un monde où la contrainte peut devenir style.
Le créateur comme auteur d’un manifeste social
Ce qui distingue Alexandro Fratelli dans la scène actuelle, c’est sa capacité à inscrire un discours social dans une construction esthétique sans jamais tomber dans l’effet démonstratif.
Le monogramme d’épingles entrelacées, signature de la maison, résume cette position. Il ne s’agit pas d’un simple motif graphique : il symbolise la fraternité, la transmission, la construction collective.
Cette logique se prolonge dans le casting. Une part importante des mannequins vient de quartiers populaires, avec des profils volontairement éloignés des standards figés du luxe traditionnel. Plusieurs d’entre eux ont déjà été remarqués par de grandes maisons, mais ici, leur présence raconte autre chose : la possibilité d’une mode plus poreuse, plus ouverte, plus représentative des trajectoires contemporaines.
Cette attention donne au travail du créateur une densité particulière : il ne conçoit pas seulement des silhouettes, il construit un récit collectif.
Une responsabilité intégrée à la création
L’autre dimension structurante de son travail tient à la matière.
Alexandro Fratelli travaille avec des fournisseurs éco-responsables, utilise des fins de rouleaux et intègre des gestes d’upcycling dans plusieurs pièces de la collection. Cette démarche ne relève pas d’un argument périphérique : elle influence directement la manière dont certaines silhouettes prennent forme.
Cette lecture contemporaine de la création inscrit son travail dans une génération de créateurs qui considèrent désormais le sourcing comme un acte créatif à part entière.
AF x ON AIR, une extension naturelle de son univers
La capsule AF x ON AIR présentée lors du défilé confirme cette capacité d’adaptation sans dilution du langage créatif.
Vingt looks supplémentaires traduisent l’univers du créateur dans un registre plus hybride : fitness, sportswear quotidien, lifestyle, parfois presque workplace. Les matières techniques prennent davantage de place, sans effacer la signature stylistique de la maison. Ce passage vers des usages plus immédiats montre une intelligence stratégique : étendre le propos sans perdre la cohérence.
Le rayonnement de Alexandro Fratelli s’observe aussi à travers les personnalités majeures qui ont adopté ses créations, confirmant la capacité de sa maison à dialoguer avec des univers très exposés où l’image joue un rôle central. Parmi les figures les plus emblématiques, Jason Derulo incarne cette visibilité internationale, tout comme French Montana et Gims, dont les apparitions publiques ont contribué à installer la marque dans un imaginaire urbain premium.
La scène latino-américaine n’est pas en reste avec Ozuna, tandis que l’univers du sport a également relayé cette esthétique à travers Marcelo, dont le style personnel prolonge naturellement l’écriture street-couture du créateur. Plus récemment, la présence de Georgina Rodríguez dans l’univers de la marque confirme sa capacité à séduire des figures globales où luxe, influence et visibilité internationale se rejoignent.
Cette diversité de personnalités reflète précisément ce qui fait aujourd’hui la singularité d’Alexandro Fratelli : une mode capable de circuler entre musique, sport et culture contemporaine sans perdre sa cohérence esthétique.
Dans un paysage où beaucoup de jeunes signatures cherchent encore leur point fixe, Alexandro Fratelli possède déjà plusieurs éléments distinctifs : un langage identifiable, un propos social clair, une relation forte au corps contemporain et une capacité à déplacer la mode hors de ses espaces habituels.
Son travail ne repose pas uniquement sur l’image. Il repose sur une idée forte : faire du vêtement un outil de projection.
Le succès du show parisien, près de 300 invités, une forte présence médiatique, des relais immédiats dans plusieurs sphères culturelles, confirme que cette proposition touche désormais un écosystème plus large que celui de la seule mode.
Chez Alexandro Fratelli, le vêtement ne cherche pas simplement à séduire. Il cherche à affirmer qu’une silhouette peut encore porter un message de construction personnelle, de discipline et de mobilité sociale.










































