Par Maxime Dobremel
À Lecce, capitale baroque des Pouilles, un palais de cinq cents ans s’ouvre sur la place de la cathédrale. Derrière ses murs de pierre dorée, Miriam et Lionel ont façonné, suite après suite, le récit d’un amour pour une région que l’une avait longtemps fuie et que l’autre lui a fait redécouvrir. Nous avons posé nos valises au Palazzo Maresgallo, et compris en quelques heures pourquoi le mot hôtel y semble presque trop petit.
Lecce, la cité dorée du Salento
Avant d’être une destination touristique, le Salento a d’abord été un comptoir économique de premier plan. Dès le XVIe siècle, le port voisin de Gallipoli devient la plus grande place européenne pour le commerce de l’huile d’olive, mais pas celle qu’on imagine : une grande partie sert alors à éclairer plutôt qu’à nourrir, expédiée par tonneaux vers Paris, Londres, Vienne ou Amsterdam. Au XVIIIe siècle, neuf litres sur dix exportés par la région servent à l’éclairage des rues et des salons des grandes capitales : les Pouilles ne nourrissent pas l’Europe, elles l’illuminent. Puis vient l’électricité, à la fin du XIXe siècle, et ce marché s’éteint, laissant la région s’appauvrir pendant près d’un siècle, avant que le tourisme ne change la donne, ces vingt dernières années.
Tout, à Lecce, semble taillé dans la même matière : la pietra leccese, cette pierre calcaire blonde qui se travaille comme du bois tendre et prend, au coucher du soleil, une teinte presque mordorée. Les sculpteurs locaux appelaient autrefois ce geste l’opera de cuteddu, le travail au couteau : des façades ciselées de fleurs, de fruits, de figures et d’armoiries, dans un foisonnement qui a donné son nom à un style à part, le baroque leccese.
Le centre historique se referme derrière trois portes monumentales, vestiges d’une ville longtemps fortifiée. Le soir, les rues deviennent presque entièrement piétonnes, les terrasses envahissent les pavés, et l’on comprend vite pourquoi les Italiens du Sud ne dînent presque jamais chez eux : ici, sortir relève de l’art de vivre, pas de l’option.
Au cœur de cette ville que l’on surnommait autrefois la ville-église, la Piazza del Duomo garde une particularité qui en dit long : elle n’appartient pas à la municipalité mais à l’archevêché, depuis des siècles, et reste fermée sur trois côtés, ouverte sur un seul, comme la cour d’un palais privé. C’est précisément là, juste en face de la cathédrale, que se dresse le Palazzo Maresgallo.
L’accès à Lecce reste d’une simplicité déroutante au regard de la richesse qui y attend : un vol direct depuis Paris-Orly pose à Brindisi en un peu plus de deux heures, et quarante minutes de route suffisent ensuite pour rejoindre la capitale du Salento.

Miriam et Lionel : une histoire d’amour devenue palais
Miriam est petite-fille d’une Pugliese, comme on appelle celles et ceux qui sont nés dans les Pouilles, mais l’enfant qu’elle était détestait venir voir sa grand-mère ici : la chaleur, l’ennui, l’obligation. Il lui aura fallu devenir adulte pour redécouvrir cette terre avec d’autres yeux, son architecture, son art, sa table, sa côte, ses habitants, jusqu’à en tomber véritablement amoureuse. Avec son mari Lionel, architecte de renom, elle rêve alors d’un palais où accueillir leurs amis et leur famille. En 2017, l’opportunité se présente : un palazzo de cinq cents ans, construit en 1526, juste en face de la Piazza del Duomo.
Le couple le réhabilite entièrement, et c’est là que leur histoire d’amour pour la région devient visible dans chaque pièce. Lionel veille à préserver les voûtes en voile du XVe siècle, typiques de Lecce, et joue avec les trompe-l’œil pour donner de la profondeur aux salons. Miriam, elle, choisit l’art qui habillera les espaces avec la même exigence : rien de générique, tout vient d’ici. Le résultat ne ressemble à aucun décor d’hôtel : c’est un goût, raconté pièce après pièce, par deux personnes qui connaissent et aiment chaque artisan qu’elles exposent.

C’est seulement après la pandémie que Miriam et Lionel décident d’ouvrir leur maison aux voyageurs. Avec douze suites seulement, le mot hôtel semble presque trop petit pour ce que l’on y vit. Ce qui frappe le plus, ce n’est pas le décor, aussi soigné soit-il : c’est l’attention de Miriam elle-même, qui s’arrête avec chaque hôte, s’intéresse sincèrement à son histoire, prend le temps.
Douze suites, un seul goût
Douze suites voient le jour, entourées de généreux espaces communs : salons, cuisines partagées, jardin avec piscine, et surtout un rooftop suspendu au-dessus des toits de la ville. À l’époque où le palais appartenait encore à l’aristocratie locale, cette terrasse n’était réservée qu’au personnel, qui y faisait sécher le linge et les légumes. Aucun maître des lieux n’y montait jamais. Aujourd’hui, c’est devenu le cœur de la maison, là où l’on sirote, au coucher du soleil, un cocktail signature à base d’ananas, de citron, d’amande et de rhum, relevé d’une feuille de menthe qu’on froisse pour en libérer le parfum, sur des tables incrustées de céramiques récupérées dans d’anciennes maisons leccesi.
Chaque chambre raconte une histoire à travers une œuvre d’art locale. Dans la suite Vénus, un duo de sculptures romaines et grecques cohabite avec une statue dissimulée dans la bibliothèque, hommage ambigu à une société matriarcale où la femme, en coulisses, décidait de tout, tout en restant prisonnière d’un rôle social dès qu’elle devenait mère. Deux colonnes l’encadrent, l’une ancienne, l’autre contemporaine, rappel discret que la femme reste, depuis toujours, la colonne de cette société. Plus loin, la suite Euphoria cache un plafond en bois, une rareté à Lecce, dans ce qui fut autrefois la chambre du personnel.

Au plafond d’un des salons, une fresque rend hommage à la pizzica, cette danse qui tire son nom du verbe pincer. La légende raconte qu’une morsure d’araignée plongeait autrefois les femmes des champs d’huile d’olive et de tabac dans une fièvre que seule la danse savait apaiser. Guérie, la femme piquée dansait, un voile à la main, choisissant du regard l’homme qu’elle inviterait à la suivre, dans une parade devenue avec le temps une scène de séduction. Le plafond reprend fidèlement cette scène, plusieurs hommes dansant autour d’une seule femme qui choisit son partenaire du regard, ce qui rend la fresque d’autant plus singulière que les figures de l’artiste sont d’ordinaire asexuées.
Le petit-déjeuner, pris au choix dans le jardin, la salle à manger ou la cuisine, change chaque matin, sucré et salé, toujours fait maison. Une chose, pourtant, ne varie jamais : le pasticciotto leccese, préparé maison chaque matin. Le palais aurait pu devenir une adresse courue des Leccesi eux-mêmes. Miriam et Lionel ont fait un autre choix : préserver une bulle réservée à leurs hôtes, pour que chaque séjour reste, immanquablement, exceptionnel.

Le papier et la terre : deux artisanes du Salento
Dans les couloirs et les suites du Palazzo, deux gestes artisanaux racontent le Salento mieux qu’un long discours.
Le premier est celui du papier. Faute de moyens pour financer les statues de bronze ou de marbre que réclamaient les innombrables églises construites aux XVIIe et XVIIIe siècles, les artisans leccesi inventent la cartapesta : une ossature de fer et de paille, vêtue de couches de papier collées à la colle de farine, puis sculptée et peinte à l’huile, un geste qui rivalise avec le bois ou la pierre pour une fraction du coût et du poids. Francesca Carallo perpétue cette tradition dans son atelier du centre historique, avec un papier entièrement naturel, sans cellulose, et une colle à l’ancienne, eau et farine. Sa signature : une colonne de champignons en papier, et des créations comme Alma, des pétales montés sur tige qui bougent au vent, blancs le plus souvent, ou, dans une variante, d’un rouge qui évoque les coquelicots. Plusieurs de ses œuvres habitent aujourd’hui les suites et les couloirs du Palazzo Maresgallo.
L’autre geste est celui de la terre. La céramique pugliese puise sa matière dans une argile mêlée à celle de la Sicile voisine, façonnée à la main depuis des siècles, à l’origine pour des objets du quotidien avant de devenir, avec le temps, un art à part entière. Dans son atelier vieux de huit cents ans, Ilaria Luna perpétue cette tradition entièrement à la main, sans moulage ni impression numérique. Historienne de la céramique et de la culture arabe qui a nourri cet artisanat, elle collabore avec des hôtels et des propriétés du Salento, le Palazzo Maresgallo parmi elles, pour des créations pensées sur mesure avec les architectes et les propriétaires des lieux. On retrouve ainsi ses pièces jusque sur les tables du rooftop, incrustées de céramiques récupérées dans d’anciennes maisons leccesi. Le motif le plus emblématique de cette terre reste le pumo, un bouton floral entouré de feuilles d’acanthe, symbole de prospérité que la tradition interdit de s’offrir à soi-même.

Le Palazzo Maresgallo ne se limite pas à ses suites. Le soir, à quelques minutes à pied, le centre historique de Lecce déploie sa propre carte de tables, du brut élégant de Cozze & Gin à la cuisine inclassable du restaurant Duo, en passant par les saveurs littéraires de Gusto Liberrima. Mais c’est bien au palais que l’on revient, chaque soir, retrouver Miriam, le rooftop et cette sensation rare d’être chez soi dans la maison de quelqu’un d’autre.
Au terme du séjour, ce qui reste n’est pas tant le souvenir d’un décor, aussi soigné soit-il, qu’une certaine manière de regarder une ville et sa région : par les yeux de deux personnes qui ont choisi d’y construire leur vie, et qui prennent, chaque jour, le temps de la faire aimer à ceux qui passent la porte.
Photos : Maxime Dobremel








































