Au cœur de l’écosystème culturel contemporain en France, le Fonds de dotation Bismuth-Lemaître Guymer s’impose comme un acteur essentiel de la promotion, de la conservation et de la diffusion de l’héritage du lettrisme, mouvement d’avant-garde né à Paris au milieu du XXᵉ siècle. Créé en février 2018 à l’initiative de Maurice Bismuth Lemaître, ce fonds de mécénat culturel agit comme une structure de soutien financier et institutionnel dédiée à des projets artistiques d’intérêt général, en particulier ceux qui s’inscrivent dans la continuité ou la résonance du lettrisme et des pratiques créatives qui lui sont apparentées.

Le lettrisme, qui a vu le jour en 1946 sous l’impulsion d’Isidore Isou, s’est rapidement affirmé comme un mouvement pluridisciplinaire, explorant la poésie, la peinture, le cinéma, la photographie, la sculpture et les formes conceptuelles du langage et de la performance. Maurice Lemaître (qui aurait eu 100 ans le 23 avril 2026) est l’une des figures les plus marquantes de ce courant, et a fait l’objet d’une attention particulière du fonds, qui travaille à la conservation, à la mise en valeur et à la diffusion de son œuvre considérable.
Cette institution s’inscrit dans une démarche large : elle soutient des musées et des organismes culturels, finance des expositions et des manifestations artistiques, attribue des bourses à des créateurs et à des chercheurs, et organise des activités de formation, de recherche et de colloques qui contribuent à la visibilité de cette esthétique d’avant-garde. Au-delà de la conservation, elle vise à développer des réseaux de collectionneurs et à informer le grand public sur l’actualité du lettrisme et des artistes associés.

Maurice Lemaître : une figure emblématique du lettrisme
Le lettrisme repose sur une idée simple et révolutionnaire : avant de raconter des histoires ou de produire des images, l’art doit revenir à ses unités fondamentales, la lettre, le son, le signe, le rythme, pour reconstruire un langage nouveau, libéré des conventions narratives, esthétiques et idéologiques héritées.
Dans le lettrisme, la lettre cesse d’être un simple support du sens pour devenir une matière plastique à part entière. Elle est peinte, gravée, fragmentée, criée, performée, filmée, jusqu’à devenir un objet visuel, sonore et corporel. De cette déconstruction naît l’« hypergraphie », une écriture élargie mêlant lettres, chiffres, pictogrammes, dessins, signes inventés et rythmes visuels, où le langage est traité comme une architecture vivante plutôt que comme un système de communication.
Pour comprendre l’importance du fonds, il est indispensable de revenir sur la trajectoire artistique de Maurice Lemaître (Moïse Maurice Bismuth). Né à Paris en 1926 et décédé en 2018, Lemaître fut une figure centrale du lettrisme pendant près d’un demi-siècle. Son œuvre dépasse les catégorisations traditionnelles : il fut peintre, cinéaste, photographe, sculpteur, écrivain, poète et performeur.
Lemaître s’est engagé très tôt dans la dynamique lettriste fondée avec Isidore Isou, et il en devint l’un des principaux théoriciens et praticiens. Son travail s’inscrit dans une quête permanente de réinvention des formes artistiques : il a exploré la « hypergraphie », un système d’écriture visuelle intégrant lettre, image et signe, et développé des dispositifs expérimentaux qui remettent en question les limites du langage et de la représentation.
Sa pratique artistique n’était pas confinée à la toile ou à la page, mais s’étendait au cinéma expérimental, à la performance et à la photographie, participant à l’élaboration d’un corpus conceptuel et esthétique qui a influencé des générations d’artistes et anticipé des pratiques d’art contemporain bien au-delà du cercle lettriste. Certaines de ses œuvres figurent aujourd’hui dans les collections du Centre Pompidou, du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris ou encore de collections internationales, attestant de la portée durable de son travail.
Une mission culturelle à multiples facettes
Les actions du fonds s’articulent autour de plusieurs axes stratégiques. Il s’agit d’abord de soutenir financièrement et logistiquement des expositions, des événements, des publications et des projets curatoriaux, qu’ils soient consacrés à Maurice Lemaître lui-même ou à d’autres artistes contemporains guidés par des inspirations similaires. Cette mission inclut également le versement de bourses à des artistes, des chercheurs ou des institutions, afin de stimuler la création, la recherche universitaire et la diffusion des connaissances sur le lettrisme.
Le fonds joue également un rôle de médiateur culturel en organisant des rencontres, des conférences et des colloques qui permettent de replacer l’art lettriste dans un contexte élargi d’histoire de l’art moderne et contemporain, et d’intensifier l’accès du public à ces pratiques souvent méconnues ou périphériques.
Le fonds ne se limite pas à des actions institutionnelles isolées. En 2025 et 2026, il est associé à plusieurs manifestations importantes qui témoignent de la vitalité et de la résonance contemporaine du lettrisme. Des expositions regroupant des artistes lettristes sont présentées à Londres, à Arles ou dans d’autres lieux culturels européens, et l’œuvre de Maurice Lemaître y figure souvent parmi les pièces centrales, montrant l’intérêt renouvelé pour cette avant-garde dans le champ de l’art post-guerre.

Un héritage en mouvement
En consolidant et en diffusant les archives, les œuvres et les idées de Maurice Lemaître et de ses contemporains, le Fonds de dotation Bismuth-Lemaître Guymer agit comme un pivot culturel qui relie passé et présent. Il maintient vivante une tradition d’expérimentation et de pensée artistique radicale, tout en facilitant l’intégration du lettrisme dans le discours artistique plus large du XXIᵉ siècle.
Dans un paysage culturel où l’avant-garde trouve de nouvelles formes d’expression, ce fonds joue un rôle essentiel dans le transfert des savoirs, la stimulation de la recherche et la promotion d’une esthétique qui continue de questionner les conventions de l’art et de la représentation.
Le lettrisme a exercé une influence profonde mais souvent indirecte sur plusieurs générations d’artistes, bien au-delà de son noyau historique. À l’origine, il constitue lui-même un mouvement d’artistes-auteurs, mais ses principes, fragmentation du langage, primauté du signe, destruction des récits, fusion du texte et de l’image ont irrigué de nombreux courants majeurs de l’art contemporain.
Parmi les figures directement issues ou associées au lettrisme, Maurice Lemaître demeure central, mais on peut également citer Isidore Isou, fondateur du mouvement, dont l’œuvre picturale, poétique et filmique a posé les bases de l’hypergraphie. Gabriel Pomerand, François Dufrêne et Gil J Wolman ont prolongé cette radicalité dans la peinture, la poésie sonore et la performance, préparant la dissolution du langage au profit du signe brut.
Cette recherche a directement nourri la naissance du Nouveau Réalisme et de l’art des affiches lacérées. Jacques Villeglé et Raymond Hains, figures majeures de l’art français des années 1960, ont été profondément marqués par les théories lettristes, notamment dans leur manière de fragmenter l’écrit urbain, d’en faire un matériau plastique et de substituer le message par la trace. Leurs œuvres peuvent être lues comme une traduction plastique directe des thèses hypergraphiques d’Isou.
Le lettrisme a également influencé de nombreux artistes conceptuels et plasticiens internationaux. Cy Twombly est souvent cité pour son usage gestuel de l’écriture, où la lettre devient mouvement, mémoire et rythme plutôt que langage. Brion Gysin, proche de la Beat Generation, reprend les expérimentations sur le cut-up et la déconstruction textuelle dans un esprit directement hérité du lettrisme et de ses satellites.
Dans la génération contemporaine, l’héritage se prolonge chez des artistes comme Jenny Holzer, Barbara Kruger, Lawrence Weiner ou Ed Ruscha, dont l’œuvre place le texte au cœur de la création plastique, transformant la phrase, le mot et la typographie en matériaux visuels et politiques. Bien qu’ils ne se revendiquent pas lettristes, leur pratique repose sur un principe fondateur issu du lettrisme : la primauté du signe sur la narration.
Le lettrisme n’a donc pas engendré une école fermée, mais une lignée invisible. Il agit comme une source conceptuelle majeure de l’art textuel, de la poésie visuelle, du conceptualisme et des écritures plastiques contemporaines, constituant l’un des socles souterrains de l’art du XXIᵉ siècle.
Aujourd’hui, le lettrisme ne relève plus uniquement de l’histoire des avant-gardes de l’après-guerre ; il connaît une véritable réactivation critique et curatoriale. Longtemps considéré comme un courant marginal, il est désormais réintégré dans les grandes narrations de l’art moderne et contemporain, notamment à travers des expositions muséales, des rééditions théoriques, des fonds d’archives structurés et des travaux universitaires.
Le langage éclaté, l’hypergraphie, la performance textuelle, le cinéma déconstruit ou la poésie-image, qui constituaient le socle du lettrisme, trouvent aujourd’hui une résonance directe dans les pratiques contemporaines liées au numérique, à l’art conceptuel, à la poésie visuelle, à l’IA générative ou aux écritures hybrides. De nombreux artistes actuels, parfois sans se revendiquer explicitement lettristes, en prolongent l’esprit en travaillant sur la déconstruction du langage, la matérialité du signe, la fragmentation du sens et la remise en cause des formats culturels dominants.
Le lettrisme devient ainsi moins un mouvement figé qu’un réservoir conceptuel vivant, une matrice théorique dans laquelle le XXIᵉ siècle vient puiser pour repenser le rapport entre texte, image, son, corps et technologie.
Ema Lynnx
Photos des oeuvres : Fonds de dotation Bismuth-Lemaître Guymer




































