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Fahimeh Heydari, mettre de l’ordre dans le chaos

Fahimeh Heydari, mettre de l’ordre dans le chaos

Par Ema Lynnx

La céramiste iranienne Fahimeh Heydari sera au Fine Arts Paris 2026 pour présenter un travail où la terre, le feu et la géométrie deviennent les instruments d’une recherche beaucoup plus intime : retrouver le calme. Présentée dans l’univers de la galerie Françoise Livinec, l’artiste transforme des gestes répétés, presque méditatifs, en sculptures qui portent à la fois la mémoire de l’art persan et une approche très expérimentale de la céramique contemporaine.

De loin, certaines pièces de Fahimeh Heydari ressemblent presque à des fragments minéraux. Des volumes sombres, irréguliers, parfois rugueux, qui pourraient avoir été extraits du sol. Puis le regard rencontre une surface parfaitement ordonnée : des triangles, des lignes, des carrés, des répétitions géométriques gravées avec une précision surprenante. Mais tout se joue dans cette opposition. La matière semble imprévisible, presque sauvage. Quant au motif, il est méthodique, mesuré, répété. Entre les deux, Fahimeh Heydari cherche un équilibre.

Née en 1983 à Urmia, en Iran, la céramiste travaille la terre depuis ses études d’art et développe très tôt une fascination autant pour sa dimension plastique que pour les connaissances techniques qu’elle exige. Elle poursuit notamment sa formation à la Hacettepe University of Fine Art, où elle approfondit ses recherches sur la céramique et ses procédés de cuisson.

Fahimeh Heydari

 

À Fine Arts Paris 2026, son travail rejoint naturellement la programmation de la galerie Françoise Livinec, présente au Grand Palais sur le stand C27. La galerie défend des artistes contemporains dont le travail entretient un rapport étroit avec l’histoire de l’art et les savoir-faire, tout en développant une écriture très personnelle.

Le tour comme point de départ

Dans son atelier, la construction d’une pièce commence au tour de potier. Mais plutôt que de façonner directement un grand volume, Fahimeh Heydari travaille généralement plusieurs éléments séparément. Chaque partie est tournée, préparée, pensée selon la forme finale, puis assemblée avec les autres. La sculpture apparaît progressivement, morceau après morceau.

Cette manière de travailler lui permet de construire des volumes qui conservent les traces de leur fabrication. La force centrifuge du tour entraîne nécessairement de petites irrégularités. L’artiste ne cherche pas toujours à les effacer : elles participent à la vie de la pièce.

Ensuite vient le dessin : une première ligne est tracée sur la terre, d’autres apparaissent parallèlement. Lorsque la pièce tourne, les lignes se répondent, se reflètent et forment progressivement une architecture géométrique. Cercles et carrés lui servent avant tout de repères mathématiques pour organiser la surface. La précision est impressionnante, d’autant que l’artiste explique travailler avec très peu d’outils.

Ce dépouillement technique contraste avec la complexité visuelle du résultat. Des dizaines de motifs apparaissent et se répètent jusqu’à faire presque oublier le geste individuel qui les a produits.

Les mathématiques comme refuge

Pourquoi cette obsession de la géométrie ?

La réponse de Fahimeh Heydari dépasse largement la décoration. En effet, elle rattache son travail à une conception profondément ancrée dans l’esthétique iranienne, où l’ordre, la symétrie et la répétition participent historiquement à la construction du beau. Architecture, mosaïque, textile et arts décoratifs ont développé au fil des siècles des systèmes géométriques d’une extraordinaire sophistication.

Dans ses sculptures, elle reprend cette logique mais la détourne de toute fonction ornementale. Pour elle, la géométrie est d’abord une manière de mettre de l’ordre. « Pour ma culture, les mathématiques symbolisent le calme ; elles nous aident à retrouver la sérénité », explique-t-elle.

Cette phrase éclaire particulièrement bien sa série Ataraxy. Le mot vient de l’ataraxie, cette idée ancienne d’un état intérieur débarrassé du trouble. Et chez Fahimeh Heydari, elle prend une dimension très personnelle. En effet, pendant une période difficile de sa vie, l’artiste commence à consacrer des heures à graver des formes géométriques régulières sur ses pièces. Le geste revient encore et encore, une ligne, puis une autre; un motif, puis sa répétition. Et, ce qui pourrait paraître fastidieux devient progressivement un refuge.

« Passer des heures à graver des formes géométriques régulières, symétriques et répétées a été pour moi un refuge », confie-t-elle. Sa sculpture n’est donc pas seulement le résultat visible de ce processus. Elle conserve la trace du temps nécessaire pour parvenir au calme.

Ataraxy, la terre comme paysage intérieur

Les œuvres de la série Ataraxy traduisent cette tension de manière particulièrement forte. Et certaines pièces présentent une masse organique presque accidentée sur laquelle vient se poser une zone géométrique parfaitement structurée. Sur l’œuvre reproduite dans le dossier de l’artiste, la matière sombre semble avoir été comprimée ou déformée avant d’être recouverte, sur une partie seulement de sa surface, par un dessin triangulaire extrêmement régulier.

Le contraste est immédiat : d’un côté, le chaos, de l’autre, l’ordre. Mais Fahimeh Heydari ne cherche pas nécessairement à faire disparaître le premier sous le second. Elle laisse les deux exister simultanément. C’est précisément ce qui donne à ses pièces leur tension. Elles ne représentent pas la sérénité comme quelque chose d’acquis. Elles racontent plutôt le chemin nécessaire pour l’atteindre.

Ataraxy

Le feu, cette part que l’on ne contrôle jamais complètement

Si la géométrie repose sur la précision, Fahimeh Heydari accepte beaucoup plus volontiers l’incertitude lorsqu’elle arrive au moment de la cuisson. C’est même l’un des aspects les plus passionnants de son travail.

L’artiste s’intéresse depuis longtemps aux cuissons expérimentales, expression qu’elle préfère à celle de « cuissons alternatives ». Elle étudie des techniques provenant de différentes périodes et cultures, puis les adapte à sa pratique contemporaine. Raku, sagar, bucchero nero, techniques inspirées du bucchero étrusque, terra sigillata, oxydation ou réduction : son vocabulaire technique est particulièrement large.

Contrairement à une cuisson conventionnelle, dans laquelle la température, l’atmosphère du four et le combustible peuvent être précisément contrôlés, certaines de ces méthodes laissent davantage de place à l’accident.

La fumée marque la surface. Les matières organiques peuvent modifier la couleur. Une zone s’assombrit davantage qu’une autre. Le résultat ne peut jamais être entièrement reproduit à l’identique. Fahimeh Heydari voit justement dans cette incertitude une possibilité créative.

Elle a étudié des procédés très anciens, notamment des techniques issues de la culture iranienne de l’âge du fer, afin de comprendre comment elles peuvent encore être utilisées par un céramiste contemporain. Il ne s’agit pas de reproduire archéologiquement une méthode ancienne mais il s’agit de la remettre en mouvement.

Terra sigillata, le temps comme ingrédient

Parmi ces techniques figure la terra sigillata, ou terre sigillée, un engobe extrêmement fin utilisé depuis l’Antiquité pour obtenir des surfaces douces et parfois brillantes.

Fahimeh Heydari pousse très loin le processus. Elle prépare elle-même sa terre sigillée et peut la laisser reposer pendant plusieurs années. Dans l’entretien repris dans son dossier, elle évoque notamment une préparation âgée de cinq ans. Avec le temps, la matière devient extrêmement fine et peut produire le brillant recherché sans qu’un brunissage supplémentaire soit nécessaire.

Le détail pourrait sembler purement technique, mais il dit pourtant beaucoup de son rapport à la céramique : il faut attendre.

Préparer une matière aujourd’hui en sachant qu’elle ne donnera peut-être son meilleur résultat que plusieurs années plus tard suppose une temporalité presque opposée à celle de la production contemporaine. Chez elle, le temps fait partie du matériau.

Une science autant qu’un art

Fahimeh Heydari insiste régulièrement sur cet aspect : pour elle, la céramique n’est pas seulement une discipline artistique, c’est aussi une science.

Composition d’une argile, fabrication d’un émail, comportement d’un engobe, propagation de la chaleur, atmosphère oxydante ou réductrice d’un four : chaque décision esthétique repose sur une compréhension précise de phénomènes physiques et chimiques. C’est cette dimension qui la fascine dès ses études.

En 2005, un professeur lui fait comprendre que la céramique peut dépasser la fabrication d’objets utilitaires pour devenir un véritable langage artistique. Elle commence alors à approfondir les techniques, les émaux, les engobes et la formulation des terres.

Parmi tous les métiers d’art qu’elle découvre bois, métal, sculpture miniature, la terre offre une liberté particulière : celle de pouvoir fabriquer jusqu’à son propre matériau.

Formuler une pâte, modifier sa composition, ajouter de la chamotte, changer le combustible ou l’atmosphère de cuisson revient à intervenir très en amont de l’œuvre. L’artiste ne travaille pas seulement avec la matière, mais elle la construit.

Une nouvelle génération de la céramique iranienne

Son parcours raconte également l’évolution récente du statut de la céramique en Iran. Lorsqu’elle crée son propre atelier à la fin des années 2000, Fahimeh Heydari se souvient d’un contexte dans lequel la céramique artisanale pouvait encore être perçue comme un produit courant et peu valorisé. Une nouvelle génération d’artistes contribue progressivement à modifier cette perception.

Les pièces faites à la main retrouvent une valeur singulière. Les collaborations avec les architectes d’intérieur se développent. Le public commence davantage à considérer la céramique comme une œuvre pouvant porter la signature et le langage d’un artiste. Heydari estime elle-même appartenir à cette génération qui a participé à cette transformation. Son parcours international en témoigne.

Elle a exposé au Musée du verre et de la céramique d’Iran et à la Vista Art Gallery de Téhéran en 2021, puis présenté une exposition personnelle à l’Atbin Art Gallery en 2025, avant d’y montrer une collection récente en 2026. Depuis 2013, elle participe également à des festivals, symposiums et biennales en Turquie, Iran, Chypre, Lettonie, Corée du Sud, Portugal et Espagne.

En 2025, elle figurait notamment parmi les artistes sélectionnés pour le concours international de la Biennale de céramique artistique d’Aveiro, au Portugal, qui réunissait 110 œuvres choisies parmi 782 propositions.

Son travail a également été distingué par le 3e Blanc de Chine International Ceramic Art Award, où elle a obtenu le deuxième prix, ainsi que par les Tabriz International Awards for Creativity and Innovation in Crafts.

Au Grand Palais, un équilibre fragile

À Fine Arts Paris, les sculptures de Fahimeh Heydari devraient provoquer un contraste intéressant avec l’architecture spectaculaire du Grand Palais et la diversité des œuvres réunies par le salon.

La galerie Françoise Livinec, installée depuis plus de vingt ans dans le 8e arrondissement de Paris, présentera sur le stand C27 une sélection inscrite dans sa programmation moderne et contemporaine.

Dans cet environnement, les œuvres de la céramiste iranienne n’auront probablement pas besoin de beaucoup d’explications pour attirer le regard. Car elles parlent de l’Iran, de ses motifs et de ses traditions céramiques. Elles évoquent le feu, les mathématiques et les techniques vieilles de plusieurs millénaires. Mais derrière ces créations se trouve quelque chose de beaucoup plus universel : cette manière très humaine de chercher un point fixe lorsque le monde autour de soi devient trop agité.

FINE ARTS PARIS
Anciennement FAB Paris
AU GRAND PALAIS
Du 19 au 23 septembre 2026

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