Par Henri Eskenazi
LES ORCADES
Je quitte Kirkwall un matin, avec la sensation d’entrer aux Orcades dans un monde à part, suspendu entre la mer, le vent et la mémoire des hommes. La ville s’éloigne doucement derrière moi. Les maisons basses, les toits gris, les pierres anciennes et la silhouette rassurante de la cathédrale Saint-Magnus s’estompent progressivement, laissant place à de vastes étendues vertes, des murets de pierre, des champs ouverts, des fermes isolées et cette lumière changeante, si particulière à ces îles du Nord.
Je parcours tranquillement les routes étroites de Mainland, l’île principale. Rien ici n’est spectaculaire au sens brut du terme, tout y est plus subtil. La beauté des Orcades se dévoile par couches successives tels un reflet d’argent sur un loch, une maison blanche au loin, un vol d’oiseaux au-dessus d’une prairie, une vache immobile dans le vent, puis soudain, la mer, immense, froide, presque métallique.
Très vite, je suis envoûté par cette traversée du temps. Ma première grande étape me mène au cœur néolithique des Orcades. Le paysage s’élargit, presque cérémoniel. À l’approche des Standing Stones de Stenness, une émotion étrange m’envahit. Ces pierres dressées ne sont pas de simples vestiges archéologiques, elles semblent encore habitées par une présence ancienne. Elles se dressent là depuis des millénaires, défiant le vent, les saisons et les hommes qui passent et disparaissent. Je m’avance lentement vers elles. Le silence n’est troublé que par le vent et les cris lointains des oiseaux. Mon regard se pose sur ces blocs verticaux, puissants et sobres. Ils ne racontent rien de précis, mais suggèrent tout. Les rites, les rassemblements, les croyances, la peur de la nuit, l’observation du ciel, le mystère de la mort et du retour des saisons s’entremêlent. Je me sens simplement minuscule, pas écrasé. Au contraire, je me sens relié à quelque chose de très ancien, de profondément humain.

Plus loin, je rejoins le Ring of Brodgar, où l’émotion s’amplifie. Le cercle de pierres se déploie dans un paysage grandiose, entre le loch de Stenness et le loch de Harray. Certaines pierres sont brisées, d’autres inclinées, l’ensemble conserve une majesté saisissante. Je parcours lentement le cercle, comme si je suivais un rite dont j’aurais oublié les paroles. Imposant le respect, le Ring of Brodgar est beau car sa grandeur réside dans son mystère. Pourquoi ces pierres ? Pourquoi ici ? Pourquoi ce cercle ouvert au ciel, au vent, à l’eau, aux oiseaux ? Je n’ai pas de véritable réponse et c’est peut-être cela qui me touche le plus. Dans notre monde qui cherche à tout expliquer, à tout dater, à tout classer, ces pierres préservent une part d’ombre. Elles me rappellent que certaines beautés échappent à toute compréhension, qu’elles se contemplent simplement.
Je poursuis mon périple avec un profond sentiment de calme. La route s’étend vers l’ouest, à travers une campagne douce et dépouillée. Les Orcades ne cherchent jamais à séduire par la force, elles s’imposent par leur simplicité. Ici, les arbres sont rares, le ciel immense, la terre rase et la lumière semble glisser sans obstacle jusqu’à la mer.
La prochaine étape de mon voyage me mène à Skara Brae, un lieu d’une puissance émotionnelle saisissante. Avant même d’atteindre le village préhistorique, la baie de Skaill, vaste et sauvage, se dévoile, battue par les vents implacables. Puis, enfin, Skara Brae apparait. C’est un village vieux de plusieurs millénaires, d’une conservation exceptionnelle. Face à ces maisons de pierre, ces foyers, ces passages et ces meubles taillés dans la roche, la préhistoire cesse d’être une simple abstraction.
Les dates, les périodes et les civilisations disparues laissent place à une image plus vivante. Je ne perçois plus seulement des vestiges du passé, mais des femmes et des hommes qui ont habité ces lieux. Je les imagine préparant leurs repas, se protégeant du froid, conversant autour du feu, contemplant la même mer que moi. Leurs gestes quotidiens, leurs enfants, leurs peurs et leurs espoirs me touchent profondément. Cette proximité temporelle est frappante car si le temps ici semble immense, la vie humaine, elle, demeure étonnamment familière. Une forme de tendresse s’empare de moi envers ces habitants disparus. Ils n’étaient pas de simples ombres lointaines. Ils possédaient un foyer, des objets, des habitudes et formaient une vraie communauté. Ils savaient construire, organiser et transmettre leur savoir. Vivant au bord de l’Atlantique, dans une nature rude, ils ont laissé derrière eux une trace d’une puissance extraordinaire.
Je me dirige ensuite vers la mer. La baie de Skaill s’étend devant moi, vaste, froide et magnifique. Les vagues viennent s’échouer sur la plage dans un rythme apaisant. Le vent caresse mon visage. J’apprécie cette sensation physique du voyage. J’adore ressentir le sel, le froid, l’humidité et la lumière. Les Orcades se vivent physiquement sans se contenter d’être juste admirées.
Après cette immersion dans le néolithique, je reprends la route. Les Orcades offrent ce privilège rare de passer de la préhistoire à l’histoire contemporaine, des cercles de pierres aux vestiges de guerre, des rites anciens aux drames du XXe siècle.
Je me dirige ainsi vers Scapa Flow, immense rade naturelle qui joua un rôle stratégique majeur pendant les deux guerres mondiales. Le paysage se transforme à nouveau. La mer devient plus omniprésente, plus imposante. J’observe cette vaste étendue d’eau protégée par les îles et j’essaie d’imaginer les navires, les marins, les tensions, les nuits de guerre, les silhouettes sombres des installations militaires. La beauté du lieu contraste avec le poids de son histoire.
Puis surgissent les Churchill Barriers, ces chaussées construites pour protéger Scapa Flow. Je les traverse, avançant entre deux mondes, d’un côté l’eau calme, de l’autre la mer plus ouverte, parfois plus agitée. Je contemple les blocs de béton, les anciennes épaves, les digues et je pense à l’énergie humaine déployée ici dans l’urgence de la guerre. Aux Orcades, même les routes semblent raconter une histoire.
L’Italian Chapel construite par des prisonniers italiens pendant la Seconde Guerre mondiale est d’une délicatesse inattendue. De l’extérieur, l’apparence modeste de cette petite chapelle contraste avec l’émotion qui se dégage de son intérieur. On y perçoit un besoin profond de beauté, de foi et de dignité, même au cœur de l’exil et de la captivité. Je reste un moment en silence, bouleversé par ce lieu qui témoigne de la capacité de l’art à naître même dans les conditions les plus contraignantes. Quelques hommes, loin de chez eux, ont su transformer des matériaux simples en un espace de recueillement empreint de consolation. Ils n’ont pas laissé derrière eux un monument de puissance, mais une œuvre d’une immense portée émotionnelle. Dans ce lieu minuscule, se cache quelque chose d’immense.
La journée avançant, j’ai l’impression d’avoir traversé plusieurs époques de l’humanité. Les paysages défilent à nouveau, avec leurs champs verts parsemés d’innombrables moutons, la mer argentée, les fermes basses et ce ciel mobile qui caractérise les Orcades. Ici, le ciel n’est jamais un simple décor, il participe activement au voyage, changeant sans cesse de teinte, passant du gris au bleu pâle, de la lumière dorée à l’ombre, comme si les îles respiraient au rythme de ses variations.
De retour à Kirkwall, je termine ma balade près du centre, devant la cathédrale Saint-Magnus. Sa pierre rougeâtre, sa silhouette massive et élégante et son atmosphère intérieure confèrent à la ville une noblesse singulière. Après les pierres néolithiques, Skara Brae, Scapa Flow, cette cathédrale se dresse comme une autre couche de mémoire, celle du Moyen Âge, des saints, des bâtisseurs, des prières, des navigateurs et des peuples du Nord. Je pénètre à l’intérieur avec lenteur, la lumière tombant doucement sur les colonnes, les voûtes semblant retenir le silence. Je réfléchis à tout ce que j’ai pu voir en quelques heures seulement. Peu d’endroits concentrent autant d’époques, de récits et de beauté dans un espace aussi restreint. Les Orcades, îles simples et battues par les vents, symbolisent un livre de pierre, de mer et de ciel.
Cette excursion au départ de Kirkwall m’a semblé bien plus longue que prévu. J’ai contemplé les vestiges des premiers habitants, les cercles sacrés, les villages enfouis, les paysages marins mais aussi les souvenirs de guerre. En retournant vers les rues de Kirkwall, je conserve une émotion profonde. Les Orcades ne m’ont pas offert une approche facile, elles m’ont dévoilé bien mieux avec cette une beauté grave, ancienne, lumineuse, traversée par le vent et par la mémoire. Je reviens avec le sentiment d’avoir effleuré, presque du bout des doigts, plusieurs milliers d’années d’histoire humaine.

LES SHETLAND
De Lerwick, je pars très tôt pour découvrir au mieux les principaux trésors des îles Shetland. Le ciel est immense, parcouru de nuages rapides poussés par le vent du nord. Ici, tout semble plus vaste qu’ailleurs, le ciel, la mer, les horizons et même le silence.
À peine sorti de Lerwick, je réalise que les Shetland ne ressemblent à aucun autre archipel britannique. Les paysages sont dépouillés, presque austères, mais d’une beauté saisissante. Les collines sont couvertes de bruyères, les moutons paissent librement jusqu’au bord des routes et la mer apparaît sans cesse entre deux vallons. À chaque virage, j’ai l’impression de découvrir une nouvelle île.
Mon périple commence au sud du Mainland, sur le site emblématique de Jarlshof, où je suis immédiatement saisi par l’intensité du lieu. Près de cinq mille ans d’histoire humaine se déploient devant mes yeux. Rares sont les endroits où tant de civilisations semblent cohabiter. Des habitations néolithiques aux maisons vikings, en passant par les fermes médiévales et les constructions plus récentes, tout se concentre sur quelques hectares balayés par les vents de l’Atlantique. Je flâne lentement entre les ruines, imaginant les premiers habitants contemplant la même mer que moi. Puis viennent les Vikings, navigateurs hors pair qui ont profondément imprégné l’identité des Shetland. Ici, l’histoire ne se confine pas à un musée, elle s’ancre dans le paysage. À quelques centaines de mètres seulement, le phare de Sumburgh Head se dresse fièrement. J’y accède par une route spectaculaire, où les falaises plongent presque verticalement dans l’océan. Le vent souffle avec une force incroyable. Je m’avance jusqu’au bord des promontoires rocheux. En contrebas, les vagues s’écrasent avec fracas contre les falaises, projetant des gerbes d’écume blanche, le spectacle est grandiose. Des milliers d’oiseaux marins nichent sur les parois : fulmars, guillemots, macareux moines. Je reste longtemps à observer leurs vols incessants. Le phare, avec sa silhouette blanche et rouge, semble veiller sur les marins depuis des temps immémoriaux. La vue s’étend à perte de vue vers l’océan Atlantique
En reprenant la route, je suis frappé par la solitude des paysages. Les Shetland donnent parfois l’impression d’être à la frontière du monde habité, mais cette solitude est apaisante, propice à la contemplation. Je remonte ensuite vers l’intérieur des terres, où les collines se succèdent, entrecoupées de lochs aux eaux sombres reflétant les nuages. Des maisons blanches isolées, parfaitement adaptées à cet environnement rude, apparaissent ici et là. Je traverse des paysages qui semblent inchangés depuis des siècles. Je fais halte près de Scalloway, ancienne capitale des Shetland. Son château se dresse soudain au bord de l’eau, ses ruines se découpant sur le ciel gris clair. Je pense aux seigneurs écossais, aux marchands, aux pêcheurs et aux navigateurs qui ont façonné l’histoire de l’archipel. Le port est calme, quelques bateaux se balançant doucement. L’atmosphère est paisible, mais imprégnée d’une riche histoire maritime. Les Shetland ont toujours vécu tournées vers la mer et cela se ressent partout.
La route serpente ensuite à travers les paysages sauvages du nord-ouest, chaque kilomètre dévoilant un nouveau panorama. Les couleurs se succèdent avec une harmonie saisissante tels le vert tendre des pâturages, le brun profond des tourbières, le bleu intense des lochs, le gris argenté de la mer qui se mêlent dans un tableau vivant. Je ralentis souvent pour savourer pleinement ces points de vue. La lumière, extraordinaire, transforme le paysage en quelques instants. Un rayon de soleil perce les nuages, puis disparaît, modifiant l’atmosphère et les couleurs. Pour un photographe passionné comme moi, les Shetland sont un véritable paradis. Je m’arrête sur un promontoire dominant une vaste baie. Le vent souffle fort, fouettant les vagues et les îlots rocheux. Face aux falaises lointaines, je ressens ce sentiment unique que seules certaines régions du monde peuvent procurer, celui d’être au bout du monde. Cette immensité m’apaise, mes soucis quotidiens s’évanouissant soudainement. Au fil de la route, je croise également les fameux poneys des Shetland. Certains paissent paisiblement près des clôtures. Leur petite taille et leur robustesse en font l’un des symboles les plus attachants de l’archipel. Je souris en les observant défier avec une nonchalance parfaite le vent qui balaie les collines.
Le retour vers Lerwick s’effectue lentement, la lumière de l’après-midi se faisant plus douce. Les maisons colorées du port réapparaissent progressivement. Je longe la baie avant de pénétrer dans les rues de la petite capitale. Je termine ce périple par une promenade sur le front de mer, où bateaux de pêche, ferries et voiliers se côtoient. Les façades anciennes se reflètent dans l’eau calme du port. Lerwick dégage une atmosphère chaleureuse et authentique, bien loin de l’agitation des grandes villes touristiques. En jetant un dernier regard vers la mer du Nord, je mesure la richesse de ce court voyage qui m’a permis de traverser plusieurs millénaires d’histoire, d’admirer des paysages parmi les plus sauvages d’Europe, de découvrir des falaises vertigineuses, des colonies d’oiseaux marins, des villages de pêcheurs et des horizons infinis.
Les Shetland séduisent par leur authenticité plutôt que par l’exubérance, la nature y restant souveraine. Vent, mer, lumière et hommes cohabitent depuis des siècles dans un équilibre fragile et magnifique. En quittant Lerwick, l’image de ces falaises battues par les vagues, de ces collines infinies et de ce ciel immense qui semble ne jamais finir reste gravée dans ma mémoire. Plus qu’une simple incursion, mon passage aux Shetland m’a apporté une rencontre intime avec l’un des derniers grands espaces sauvages d’Europe.

LES FÉROÉ
Non loin de Runavik, le port à Skálafjørður s’éveille doucement. C’est le plus long fjord de l’archipel qui se dévoile dans un calme presque irréel. Les montagnes se reflètent dans ses eaux sombres comme dans un miroir, tandis que quelques bateaux de pêche quittent lentement les quais. Un dernier regard aux maisons colorées de Runavík avant de prendre la route. La ville disparaît rapidement derrière une succession de collines verdoyantes. Aux Féroé, il suffit de quelques minutes pour échapper au monde des hommes et se plonger dans la nature sauvage. Le paysage devient immédiatement spectaculaire. Des montagnes surgissent de toutes parts, leurs flancs abrupts plongent vers les fjords et leurs sommets se perdent parfois dans les nuages bas qui glissent lentement au-dessus des vallées. La lumière change constamment, illuminant une pente sous un rayon de soleil, puis plongeant une autre dans l’ombre quelques secondes plus tard. Je suis captivé par cette lumière vivante qui transforme sans cesse le décor.
Ma première étape me mène vers le nord de l’île d’Eysturoy, où la route serpente entre montagnes et villages pittoresques. Le paysage, d’une beauté intemporelle, est ponctué de maisons aux toits d’herbe, parfaitement intégrées à leur environnement. Des moutons paissent librement sur les pentes escarpées, ajoutant à l’atmosphère idyllique. À chaque virage, un nouveau panorama s’offre à moi, captivant et inspirant.
Je rejoins bientôt Funningur, un charmant village niché au fond d’un fjord étroit. Une petite église blanche domine les maisons, tandis que la mer pénètre profondément dans les terres, entourée de montagnes abruptes qui se reflètent dans l’eau calme. Le silence est impressionnant, troublé seulement par les cris occasionnels d’oiseaux marins. Je ne peux m’empêcher de penser aux premiers Vikings qui débarquèrent ici il y a plus de mille ans. Selon la tradition, c’est dans cette région que certains des premiers colons nordiques auraient abordé les îles Féroé. Face à ce paysage intact, il est facile d’imaginer leurs embarcations apparaissant à l’horizon.

Je poursuis mon ascension vers les hauteurs d’Eysturoy, et plus je monte, plus les vues deviennent spectaculaires. Soudain, l’un des panoramas les plus célèbres des Féroé se dévoile devant moi. Le sommet du Slættaratindur, point culminant de l’archipel avec ses 880 mètres reste modeste mais majestueux. Même sans gravir la montagne, sa silhouette domine toute la région. Autour de lui, les reliefs s’étendent à perte de vue, composant un paysage presque irréel. Des vallées profondes, des fjords étincelants et des sommets découpés comme des dents de scie se dessinent à l’horizon. C’est ici que je prends pleinement conscience de la singularité des Féroé. Ailleurs, les montagnes dominent les terres, ici elles semblent surgir directement de l’océan.
Je rejoins ensuite Gjógv, sans doute le village le plus célèbre de l’île. À mesure que j’approche, les maisons se font plus rares, jusqu’à ce que ce petit hameau accroché au bord de l’Atlantique ne se dévoile enfin. C’est un lieu d’une beauté extraordinaire. Je me dirige lentement vers la gorge naturelle qui a donné son nom au village. Cette profonde faille rocheuse s’enfonce dans la montagne avant de rejoindre la mer. Depuis des siècles, les pêcheurs l’utilisent comme abri naturel pour leurs embarcations. Je reste longuement au bord des falaises, le vent soufflant avec force et l’océan grondant en contrebas. Des oiseaux marins planent au-dessus des vagues, et devant moi, l’immensité de l’Atlantique s’étend jusqu’à l’horizon. C’est l’un de ces endroits où le temps semble ralentir. Je comprends pourquoi tant de voyageurs tombent amoureux des Féroé après avoir découvert Gjógv.
Je reprends ensuite la route vers le sud-ouest de l’île. Les paysages continuent de défiler comme dans un rêve. Des cascades descendent des montagnes, certaines tombant directement vers la mer. Des villages minuscules apparaissent au fond des fjords avant de disparaître derrière un col. Je suis frappé par l’harmonie générale, rien ne paraît artificiel. Les hommes ont construit leurs villages sans jamais chercher à dominer le paysage. Ils vivent avec lui, ils vivent en lui.
La route me mène plus tard vers l’un des ouvrages les plus impressionnants de l’archipel, le pont reliant Eysturoy à Streymoy. Depuis certains points élevés, la vue embrasse plusieurs îles à la fois. Des montagnes lointaines, des fjords profonds, des villages minuscules et d’innombrables bras de mer se dévoilent. Les Féroé ressemblent alors à un puzzle géant posé sur l’océan.

Ma prochaine grande étape me mène vers un promontoire dominant l’Atlantique. Le vent est puissant, l’air salin. Au loin, les falaises plongent à pic dans la mer. Les vagues s’écrasent contre les rochers, plusieurs dizaines de mètres plus bas. Je reste là, immobile, à contempler, respirer, écouter. Peu d’endroits en Europe procurent une telle sensation de liberté. Il n’y a ni foule, ni bruit, ni agitation, seulement la mer, le vent, les falaises et le ciel.
Je comprends alors pourquoi tant d’artistes, de photographes et d’écrivains sont fascinés par cet archipel. La beauté des Féroé n’est jamais démonstrative, elle est profonde, authentique, presque intime.
Je reprends la direction de Runavík en longeant une nouvelle fois les fjords d’Eysturoy. La lumière de l’après-midi devient plus douce. Les montagnes prennent des nuances de vert et de bleu. Les nuages projettent de grandes ombres mouvantes sur les vallées. Lorsque les premières maisons de Runavík réapparaissent, j’ai l’impression d’avoir voyagé beaucoup plus longtemps. J’ai découvert des fjords parmi les plus beaux d’Europe, admiré les montagnes les plus majestueuses de l’archipel, parcouru des villages où le temps semble suspendu, observé l’Atlantique dans toute sa puissance et retrouvé partout cette harmonie unique entre l’homme et la nature. Le fjord est toujours là, calme et majestueux, quelques mouettes tournant au-dessus des quais. Les montagnes entourent silencieusement la ville, et je prends une dernière inspiration avant de jeter un dernier regard sur les eaux du Skálafjørður.
Plus tard, vers le Nord, je quitte la ville de Klaksvík assez tôt. Les bateaux de pêche sont encore immobiles dans leurs bassins, les montagnes plongent directement dans la mer, et une lumière douce éclaire les maisons colorées disséminées sur les pentes. Même avant le départ, je ressens déjà cette atmosphère si particulière des Féroé, ce mélange unique de calme, de rudesse et de poésie.

Je quitte la deuxième ville de l’archipel, en empruntant les routes sinueuses qui serpentent entre les montagnes. Les maisons s’éloignent rapidement derrière moi, tandis que les sommets sombres et majestueux se rapprochent. Les fjords s’ouvrent de part et d’autre, comme des bras de mer pénétrant profondément dans les terres. Je contemple les paysages avec fascination. Ici, les arbres sont rares. Les montagnes semblent surgir directement de l’océan, leurs pentes couvertes d’une herbe d’un vert éclatant, entretenue naturellement par les milliers de moutons, symboles de l’identité féroïenne. Des cascades surgissent soudain au détour d’une vallée avant de disparaître derrière un relief. Chaque kilomètre parcouru offre un nouveau panorama, digne d’une carte postale.
Je traverse ensuite l’un des tunnels qui relient les îles. Cette prouesse technique me laisse admiratif. Dans un archipel aussi accidenté, les hommes ont réussi à relier des territoires autrefois isolés. Quelques minutes plus tard, je ressors à la lumière et découvre les vastes panoramas d’Eysturoy. Les montagnes semblent encore plus imposantes. Le ciel est changeant. Une éclaircie illumine un versant tandis qu’un nuage obscurcit la vallée voisine, la lumière vivante transforme le paysage à chaque instant.
Je reprends la route vers les paysages centraux de l’archipel, où les montagnes se succèdent comme les vagues d’une mer minérale. À plusieurs reprises, je franchis des cols offrant des vues extraordinaires sur les fjords et je ne peux m’empêcher de penser aux premiers navigateurs vikings qui découvrirent ces îles il y a plus de mille ans. Que pouvaient-ils ressentir en apercevant ces falaises surgissant de l’Atlantique Nord ? Probablement le même mélange d’émerveillement et de respect que celui que je ressens aujourd’hui.
Avant d’arriver à Tórshavn, la capitale, je fais un arrêt sur un promontoire dominant plusieurs îles. Le spectacle est saisissant avec les fjords qui découpent les terres avec une précision incroyable, les montagnes qui plongent directement dans l’eau sombre, les villages minuscules qui apparaissent au fond des vallées et des routes qui semblent parfois suspendues entre ciel et mer. Chaque regard correspondant à une image, pourtant aucune photographie ne parvient à rendre la grandeur du lieu. Ce qui frappe ici, ce n’est pas seulement la beauté du paysage, mais son harmonie parfaite. Tout paraît à sa place : les montagnes, les nuages, les maisons, les moutons, les cascades et la mer.
J’arrive enfin à Tórshavn. Malgré son statut de capitale, la ville conserve une taille humaine. Je découvre un port animé, des bateaux colorés, des rues paisibles et des maisons aux toits végétalisés. Je me promène quelques instants dans le quartier historique de Tinganes, où les bâtiments rouges aux toits noirs semblent appartenir à une autre époque. C’est ici que se trouvait déjà l’un des plus anciens parlements du monde nordique. En marchant dans ces ruelles étroites, j’ai l’impression de remonter plusieurs siècles en arrière. La vie semble s’écouler avec douceur, les habitants se croisent sans précipitation, les bateaux vont et viennent dans le port, et les montagnes entourent toujours la ville, rappelant que la nature demeure omniprésente.
Après cette parenthèse urbaine, je reprends la route vers l’ouest de Streymoy, où les paysages deviennent encore plus spectaculaires. Les falaises se resserrent et l’Atlantique se dévoile dans toute sa puissance. J’atteins enfin l’un des points de vue les plus emblématiques des Féroé, les fameux Risin og Kellingin, le Géant et la Sorcière. Ces deux piliers rocheux émergent de l’océan comme des sentinelles pétrifiées. La légende raconte qu’ils furent transformés en pierre par les premiers rayons du soleil alors qu’ils tentaient de déplacer les îles Féroé vers l’Islande. J’aime ces récits nordiques, car dans un paysage aussi grandiose, ils semblent presque plausibles. Je contemple longuement ces aiguilles de roche battus par les vagues. Le vent souffle fort, l’air salin emplit mes poumons tandis que les nuages filent au-dessus de l’océan. Tout semble en mouvement, sauf ces géants de pierre qui résistent depuis des siècles.
Il est déjà temps de reprendre la route vers Klaksvík. Je traverse une dernière fois les tunnels sous-marins et regarde défiler les paysages qui m’ont accompagné toute la journée. Les fjords profonds, les montagnes abruptes, les villages minuscules, les cascades suspendues et les immenses étendues océaniques se dévoilent encore et encore. Peu à peu, les reliefs familiers de Borðoy réapparaissent, suivis des maisons de Klaksvík. Le port s’étend devant moi, entouré de montagnes qui semblent protéger la ville des colères de l’Atlantique.

À mon arrivée, une succession d’images presque irréelles s’est gravée dans ma mémoire : les montagnes surgissant de la mer où plongeant dans les fjords, les lumières changeantes, les villages perdus entre ciel et océan et ces innombrables panoramas créant une beauté si pure qu ‘elle reste gravée dans la mémoire longtemps après le retour. Bien plus qu’une simple visite touristique, j’ai la paisible impression d’être entré au cœur même des îles Féroé.
Ce périple m’a donné l’impression d’avoir parcouru un monde entier. Aux îles Féroé, la nature ne se contente pas d’être belle, elle est grandiose, vivante et profondément émouvante. Chaque route est un belvédère, chaque virage une surprise, chaque éclaircie une œuvre d’art. Je remonte une dernière fois le regard vers les sommets qui dominent le port. Le soleil perce un instant entre les nuages et illumine les pentes vertes, avant que la lumière ne change à nouveau, comme toujours aux Féroé. Comme si l’archipel refusait de se laisser enfermer dans une seule image.
Texte et photos Henri Eskenazi – Membre de l’AFJET
www.henrieskenazi.com



































