Par Ema Lynnx
De Malte à Venise, Artivism Awards représente une odyssée artistique au service du vivant. Sur le Grand Harbour de Malte, du 5 au 28 juin 2026, à bord du Kyalami, artistes internationaux, scientifiques, conservateurs du patrimoine sous-marin et défenseurs de l’environnement vont partager une même destination : Venise.
Mais le véritable voyage se situe ailleurs. Il se trouve dans cette prise de conscience progressive que l’océan, longtemps considéré comme une immensité inépuisable, est devenu l’un des écosystèmes les plus fragilisés de la planète. C’est de cette conviction qu’est née la quatrième édition des Artivism Awards. Sous le thème « Ocean Preservation Awareness », l’événement transforme l’art contemporain en instrument de sensibilisation, de réflexion et d’action concrète en faveur du monde marin.

L’art comme acte de responsabilité
Fondés en 2020 par l’artiste française Alexandra Mas et le studio MAS TASSINI, les Artivism Awards se sont imposés comme l’une des plateformes internationales les plus singulières, à la croisée de l’art contemporain et de l’engagement sociétal.
Depuis leur création à Venise, les Awards distinguent des artistes dont le travail aborde directement les grandes tensions de notre époque : environnement, justice sociale, mémoire collective ou encore responsabilité humaine. Loin de l’esthétique militante traditionnelle, ils privilégient une approche où la création devient un vecteur de dialogue et de transformation.
La première édition avait marqué les esprits avec « No Plastic », une intervention artistique réalisée sur la place Saint-Marc afin d’alerter sur la pollution des océans. Six ans plus tard, cet engagement fondateur trouve un prolongement naturel avec une édition entièrement consacrée à la mer.

Une expédition avant l’exposition
L’originalité des Artivism Awards IV réside dans leur point de départ : l’exposition commence bien avant l’ouverture officielle à Venise.
Durant dix jours, les participants embarquent à bord du Kyalami, un yacht de croisière rapide entièrement réalisé en fibre de carbone et dessiné par le célèbre architecte naval Germán Frers. Depuis Malte jusqu’à la lagune vénitienne, le navire devient un véritable laboratoire flottant où se rencontrent observation scientifique, photographie, réflexion artistique et découverte du patrimoine méditerranéen.
La navigation longe les côtes historiques de la Méditerranée avec notamment une escale à Dubrovnik. À bord, les journées alternent entre discussions avec des océanographes, ateliers photographiques, navigation astronomique, gastronomie inspirée des régions traversées et contemplation silencieuse du large.
Loin d’un simple voyage, cette traversée constitue le premier geste artistique de l’exposition.

Quand science et création naviguent ensemble
Au cœur de cette aventure se trouve une idée simple : l’art et la science partagent la même capacité à révéler ce qui demeure invisible.
Parmi les figures majeures de l’expédition figure le professeur Alan Deidun, océanographe, ambassadeur des océans de Malte et spécialiste reconnu de la Méditerranée. Depuis plusieurs décennies, il étudie l’impact des activités humaines sur les écosystèmes marins, les migrations d’espèces liées au réchauffement climatique et les effets de la pollution lumineuse sur la biodiversité côtière.
À bord du Kyalami, ses interventions prennent la forme de conversations informelles où le paysage marin devient un terrain d’apprentissage vivant. Chaque courant, chaque variation de lumière, chaque mouvement de la surface raconte une histoire scientifique que les artistes traduiront ensuite dans leurs œuvres.

Alexandra Mas, l’art comme éveil des consciences
Initiatrice des Artivism Awards, Alexandra Mas occupe une place centrale dans cette édition.
Artiste multidisciplinaire, elle développe depuis de nombreuses années une réflexion sur les relations entre l’homme et son environnement. Gravure, performance, sculpture, vidéo : son travail explore les mécanismes invisibles qui relient nos sociétés aux équilibres naturels.
Pour Artivism Awards IV, elle présente Mystic Waters, une installation immersive composée d’un court-métrage et d’une série de dessins suspendus. Le visiteur traverse un univers organique évoquant les récifs coralliens avant d’être confronté à une image hypnotique où la beauté de l’océan dialogue avec les menaces qui pèsent sur lui.
L’œuvre refuse toute démonstration didactique. Elle préfère installer un sentiment d’inquiétante fascination où la contemplation devient prise de conscience.
Diana von Hohenthal und Bergen, la vision curatoriale
À la direction artistique de cette quatrième édition, la curatrice internationale Diana von Hohenthal und Bergen orchestre un dialogue inédit entre art, recherche et action environnementale.
Depuis la deuxième édition des Artivism Awards, elle développe une approche curatoriale fondée sur la rencontre des disciplines. Pour Venise 2026, elle imagine un parcours structuré en trois chapitres : scientifique, militant et contemplatif. Cette construction permet d’aborder la question océanique sous différents angles sans jamais réduire sa complexité. Les œuvres deviennent autant de regards complémentaires sur un même sujet : la fragilité du vivant.

Frits Cornelis Thieme, le mécène navigateur
Derrière cette ambitieuse aventure se trouve également Frits Cornelis Thieme. Collectionneur, mécène et producteur du projet, il joue un rôle essentiel dans la réalisation de l’événement. Son soutien dépasse largement le cadre financier traditionnel.
Partenaire de l’expédition maritime, co-concepteur de l’exposition et promoteur du dialogue entre artistes et scientifiques, il défend une vision contemporaine du mécénat culturel où l’engagement se mesure autant à l’impact généré qu’au soutien apporté à la création. Sous son impulsion, le Kyalami devient un espace de rencontres où émergent de nouvelles formes de coopération entre art contemporain et conservation environnementale.
Les artistes de l’océan
L’exposition réunit neuf artistes internationaux dont les œuvres explorent les multiples dimensions du rapport entre l’homme et la mer.
Le photographe maltais Kurt Arrigo, ambassadeur de la One Ocean Foundation, présente The Blue Thread, une série d’images sous-marines d’une rare intensité qui révèle la beauté fragile des écosystèmes marins. Son travail dépasse aujourd’hui le cadre de la photographie pour devenir une véritable plateforme internationale de sensibilisation à la protection des océans.
Joanna Adams dévoile une nouvelle version de son projet visionnaire The Future is Wild, développé avec des scientifiques issus notamment de Stanford et du Natural History Museum de Londres. À travers dessins et film, elle imagine les formes de vie susceptibles d’émerger dans les océans du futur.
L’artiste norvégienne Lill M. R. Hansen interroge quant à elle les conditions extrêmes du travail sous-marin à travers son installation Rigid Chamber, inspirée des plongeurs de saturation employés lors de l’exploitation pétrolière en mer du Nord.
Dodi Reifenberg poursuit son combat contre la pollution plastique avec Deep, une œuvre réalisée à partir de milliers de fragments de sacs plastiques récupérés dans l’environnement. À distance, l’image semble harmonieuse ; de près, elle révèle brutalement la matière qui la compose.
Les photographies méditatives de Christopher Lavenair, les sculptures translucides de Marcy Axelrod, les paysages mythologiques de Vera van Leeuwen et les performances environnementales de Sarah Olson complètent cette traversée artistique du monde marin.
Venise, capitale de l’art et sentinelle climatique
L’arrivée à Venise possède une dimension symbolique particulière. Les participants pénètrent dans la cité lagunaire par la mer, comme les voyageurs des siècles passés, avant d’accoster à Sant’Elena, à quelques minutes seulement de la Biennale.
L’événement se déroule parallèlement à la Venice Climate Week, qui rassemble chercheurs, décideurs, artistes et institutions autour des enjeux de la transition écologique. Dans ce contexte, les Artivism Awards apparaissent comme l’un des rendez-vous culturels les plus pertinents de la saison vénitienne.
La Sérénissime devient ainsi le théâtre d’une rencontre entre patrimoine, création contemporaine et réflexion environnementale.
Quand collectionner devient un acte de préservation
Les Artivism Awards IV ne se limitent pas à la sensibilisation. L’exposition s’inscrit dans une démarche de soutien concret à la recherche marine. L’intégralité des ventes des œuvres de Kurt Arrigo est reversée à la One Ocean Foundation pour financer des programmes de restauration des herbiers marins, véritables poumons de la Méditerranée.
Les autres artistes participants consacrent 25 % des ventes de leurs œuvres aux programmes de recherche menés en collaboration avec l’Underwater Cultural Heritage Unit de Heritage Malta. Ainsi, chaque acquisition devient un geste de préservation.
Une nouvelle définition de l’art engagé
Alors que les alertes environnementales se multiplient, les Artivism Awards proposent une voie différente. Plutôt que de multiplier les discours alarmistes, ils choisissent l’expérience. Plutôt que la démonstration, ils privilégient l’émotion. Plutôt que la culpabilisation, ils invitent à la contemplation.
Entre les eaux de Malte et les quais de Venise, cette quatrième édition démontre que l’art ne peut peut-être pas nettoyer les océans, mais il possède encore ce pouvoir rare : celui de transformer durablement notre regard sur le monde. Et parfois, c’est précisément là que commencent les plus grands changements.





































