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Stéphane Tourreau, le silence des profondeurs

Stéphane Tourreau, le silence des profondeurs

Par Patrick Koune

Né entre les eaux du Léman et les montagnes de Haute-Savoie, Stéphane Tourreau a fait de l’apnée bien davantage qu’une discipline sportive. Vice-champion du monde en 2016, membre de l’équipe de France depuis 2011, il appartient depuis plusieurs années à l’élite internationale. En 2026, une plongée à 145 mètres de profondeur l’a définitivement fait entrer dans l’histoire. Interview :
Il faut imaginer le silence, l’obscurité qui gagne progressivement et la pression qui se resserre autour du corps. À mesure que la surface s’éloigne, les repères disparaissent. Il ne reste plus que le souffle retenu, la maîtrise du geste et cette capacité à demeurer parfaitement présent.

C’est dans cet espace extrême que Stéphane Tourreau évolue. Un univers où la performance ne se conquiert pas dans la force ou la précipitation, mais dans le relâchement, l’écoute de soi et l’acceptation de la profondeur.

 

À 145 mètres sous la surface

Fin juin 2026, à Sharm el-Sheikh, en Égypte, Stéphane Tourreau a atteint 145 mètres de profondeur en poids variable avec monopalme, établissant un nouveau record du monde homologué par la CMAS. Dans cette discipline, l’apnéiste descend à l’aide d’un dispositif lesté guidé le long d’un câble, abandonne ce lest au fond, puis remonte par ses propres moyens.

Cette performance intervient seulement sept mois après son record de France AIDA à 141 mètres, réalisé à la fin de l’année 2025, également en poids variable. En quelques mois, le Haut-Savoyard a ainsi franchi deux caps majeurs, confirmant une adaptation physique et mentale exceptionnelle aux très grandes profondeurs.

Le record mondial a pourtant été obtenu au terme d’une préparation perturbée par des difficultés techniques, logistiques et personnelles. Stéphane Tourreau n’avait effectué que trois entraînements spécifiques avec la gueuse avant sa tentative. Une fois immergé, il raconte néanmoins avoir retrouvé une grande fluidité, une bonne tolérance à la narcose et le sentiment que son corps avait conservé en mémoire les plongées profondes accumulées les mois précédents.

Ce record n’est, dans son esprit, qu’une étape. Son prochain objectif est désormais la barre des 156 mètres, marque détenue par Alexey Molchanov en poids variable. Une nouvelle tentative pourrait intervenir à l’automne 2026.

Un poisson d’eau douce

Avant de devenir l’un des meilleurs apnéistes mondiaux, Stéphane Tourreau était, selon sa propre expression, un « poisson d’eau douce ».

Originaire de Thonon-les-Bains, il grandit entre le lac Léman, Annecy et les reliefs de Haute-Savoie. La nature est omniprésente, mais c’est lors de vacances familiales en Corse, vers l’âge de dix ans, qu’il découvre véritablement la mer et l’exploration sous-marine : la révélation est immédiate.

Sous l’eau, il éprouve une sensation de liberté et d’apaisement qu’il peine alors à trouver ailleurs. Enfant, il rencontre des difficultés scolaires et souffre de troubles de la concentration. L’apnée lui offre progressivement un espace dans lequel le bruit extérieur s’efface.

« L’apnée m’a permis de me recentrer », explique-t-il. Ce qui commence comme une expérience presque instinctive devient peu à peu un chemin de construction personnelle. Il débute la compétition en 2007, avant d’intégrer l’équipe de France en 2011. Depuis, sa vie s’organise autour de la profondeur, des entraînements et des déplacements vers les rares sites permettant de pratiquer l’apnée verticale dans des conditions adaptées.

De la Haute-Savoie aux mers tropicales

Les lacs alpins demeurent son territoire d’origine, mais la progression vers les grandes profondeurs impose de rejoindre la mer.

Après avoir longtemps organisé ses entraînements autour d’Annecy, Stéphane Tourreau se rapproche de Tenerife, puis de l’île de la Dominique, entre la Martinique et la Guadeloupe. Ces destinations offrent une profondeur accessible près des côtes, des températures favorables et des infrastructures capables d’encadrer des plongées engagées.

À la Dominique, il multiplie les descentes au-delà de 100 mètres. Cette répétition est essentielle. Elle lui permet d’installer des automatismes, de mieux comprendre les réactions de son organisme et d’aborder la profondeur non plus comme un événement exceptionnel, mais comme un environnement progressivement apprivoisé.

La progression devient alors presque organique. Chaque plongée apporte une information supplémentaire : sur la compensation de la pression, la détente musculaire, les effets de la narcose ou la gestion des contractions respiratoires.

Une ascension patiente

Le palmarès de Stéphane Tourreau raconte une progression construite sur la durée.

En 2016, à Kaş, en Turquie, il devient vice-champion du monde de poids constant avec monopalme grâce à une descente à 103 mètres. La même année, il remporte le championnat de France et monte sur la troisième marche du podium lors du Vertical Blue, l’une des compétitions les plus prestigieuses de la discipline.

Il poursuit ensuite son ascension avec une troisième place au Vertical Blue en 2021, puis plusieurs performances internationales. En 2023, il se classe quatrième des Championnats du monde à Roatán, au Honduras, avec une plongée à 115 mètres. 2026, il porte son record personnel en poids constant avec monopalme à 125 mètres au Deep Dominica

Ces résultats sont d’autant plus significatifs que le poids constant exige de descendre et de remonter sans modifier son lestage. Toute la distance est parcourue à la seule force du corps et de la monopalme. Le poids variable, discipline dans laquelle il a établi ses records de 2025 et 2026, lui permet désormais d’explorer des zones encore plus profondes tout en développant une nouvelle approche technique.

Descendre pour mieux se recentrer

Chez Stéphane Tourreau, la performance sportive n’est jamais séparée de l’introspection.

Dans les profondeurs, aucune distraction n’est possible. Les émotions, les peurs et les tensions apparaissent avec une intensité particulière. L’apnéiste doit apprendre à les observer sans les laisser prendre le contrôle.

Cette expérience nourrit aujourd’hui les conférences qu’il propose aux entreprises. Il y aborde la respiration, la concentration, la gestion du stress et la capacité à conserver une forme de lucidité dans les situations de forte pression. Son objectif n’est pas d’inciter chacun à descendre à cent mètres, mais de transmettre les mécanismes mentaux qui lui permettent d’évoluer dans un environnement extrême.

L’apnée devient ainsi un outil de transformation. En apprenant à ralentir sa respiration et à accueillir ses émotions, l’individu modifie sa relation au stress. La profondeur agit comme un révélateur : impossible de tricher lorsque le corps réclame de l’air et que l’esprit doit continuer à guider le mouvement.

La sécurité avant la performance

Malgré ses records, Stéphane Tourreau refuse de présenter l’apnée comme une course permanente vers la profondeur.

Aux jeunes pratiquants, il conseille d’abord de rechercher le plaisir et la maîtrise. La progression doit conserver une importante marge de sécurité. Selon lui, il n’est pas nécessaire d’évoluer constamment à 100 % de ses capacités. Travailler dans une zone située autour de 80 ou 90 % permet de construire la confiance, d’améliorer sa technique et de préserver son organisme.

Cette prudence est centrale dans une discipline où les erreurs peuvent avoir de graves conséquences. L’apnée ne se pratique jamais seul et chaque plongée profonde nécessite une équipe de sécurité formée, une ligne adaptée et un protocole précis.

Le véritable progrès n’est donc pas seulement mesuré en mètres. Il se lit également dans la capacité à renoncer à une tentative lorsque les conditions ne sont pas réunies, à écouter les signaux du corps et à accepter que la longévité sportive repose sur la régularité davantage que sur la prise de risque.

Un sport où l’expérience compte

Contrairement à d’autres disciplines de haut niveau, l’apnée peut valoriser la maturité.

Les années permettent de mieux connaître son corps, d’affiner ses techniques de compensation et de construire une relation plus sereine avec l’inconfort. De nombreux pratiquants commencent tardivement et parviennent pourtant à atteindre un excellent niveau.

Une initiation précoce peut faciliter l’adaptation, mais elle ne constitue pas une condition indispensable. L’essentiel demeure la progressivité, la qualité de l’encadrement et la capacité à ne pas brûler les étapes.

À 39 ans, Stéphane Tourreau illustre cette relation particulière entre expérience et performance. Ses records les plus profonds ont été établis après près de deux décennies de pratique compétitive, comme l’aboutissement d’une connaissance patiemment construite.

Une conscience de l’eau

Pour l’apnéiste, l’eau est aussi un espace de reconnexion avec le vivant.

Il évoque volontiers une forme de communion avec l’élément naturel. Le corps humain étant lui-même majoritairement composé d’eau, l’immersion réveille selon lui une sensibilité particulière. Elle rappelle notre fragilité, mais également notre appartenance à un environnement plus vaste.

Cette conscience nourrit son engagement en faveur de la préservation des milieux aquatiques. Après plusieurs voyages, tournages et explorations, il a directement constaté la détérioration de certains écosystèmes marins. Il défend une écologie qui commencerait par un travail intérieur : prendre conscience de sa propre sensibilité pour mieux comprendre celle du monde vivant.

Ses projets documentaires prolongent cette vision. Avec le réalisateur et caméraman Mathias Lopez, il cherche à montrer la beauté des profondeurs, mais aussi leur vulnérabilité. Leur collaboration a notamment donné naissance à plusieurs films et séries consacrés à l’exploration sous-marine, aux lacs de montagne et à la relation entre l’être humain et l’eau.

ZRC, une montre comme compagnon de plongée

L’histoire de Stéphane Tourreau est également liée depuis 2015 à la maison horlogère ZRC.

Au moment où la marque relance sa montre de plongée Grands Fonds 300, l’athlète recherche des partenaires susceptibles de comprendre sa discipline et de l’accompagner sur le long terme. La rencontre avec Georges Brunet, dirigeant de ZRC, fait naître une collaboration fondée sur un territoire commun et une même culture de l’exploration.

Créée à Genève en 1904, ZRC possède un héritage important dans le domaine des instruments de plongée. Sa Grands Fonds a notamment équipé les plongeurs-démineurs de la Marine nationale française durant plusieurs décennies, avant sa réédition en 2015.

Pour Stéphane Tourreau, la montre dépasse le simple cadre du sponsoring. Il la décrit comme un compagnon et presque comme un porte-bonheur. Elle l’accompagne au quotidien comme dans ses plongées les plus profondes, soumise avec lui à la pression des grandes profondeurs.

Plus de dix ans après le début de leur collaboration, ZRC demeure son partenaire principal et l’associe toujours à son univers d’ambassadeurs.

Toujours plus profond, mais jamais contre soi

De ses premières immersions en Corse à son record mondial à 145 mètres, Stéphane Tourreau a construit un parcours guidé par une conviction : la profondeur ne se conquiert pas contre le corps, mais avec lui.

Chaque descente est une négociation subtile entre volonté et relâchement, ambition et prudence, maîtrise technique et abandon. À mesure que la lumière disparaît, l’athlète se retrouve face à lui-même.

Son prochain objectif pourrait l’entraîner onze mètres plus bas, vers la marque vertigineuse des 156 mètres. Mais au-delà du chiffre, son aventure continue de raconter autre chose : la recherche d’un état de présence absolue, de cet instant suspendu où le silence devient une force et où l’exploration du monde sous-marin rejoint celle de l’être intérieur.

Sponsor de l’interview : SHOKZ

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