Par Didier Gottardini
Dans l’univers très fermé de l’automobile de collection, certains noms incarnent bien davantage qu’un métier. Ils racontent une vision, une culture et une relation presque intime à l’automobile. À la tête d’Artcurial Motorcars, Matthieu Lamoure s’est imposé, en trente ans de carrière, comme l’une des figures majeures du marché mondial des ventes aux enchères d’automobiles. Portrait.
Derrière les records, les Ferrari mythiques, et les collections privées prestigieuses, se dessine surtout le portrait d’un passionné absolu, nourri depuis l’enfance par le design, le sport automobile et l’histoire des grandes mécaniques.
Une histoire née avec Hervé Poulain
L’histoire d’Artcurial Motorcars ne peut être dissociée de celle d’Hervé Poulain, pionnier des ventes de voitures de collection en France dès les années 1970. Fils d’agent Renault, pilote passionné et commissaire-priseur visionnaire, Hervé Poulain est aussi l’homme qui eut l’idée révolutionnaire de mêler art contemporain et sport automobile à travers les mythiques BMW Art Cars engagées aux 24 Heures du Mans.
C’est dans cet héritage que Matthieu Lamoure fait ses premiers pas. Très jeune, il intègre en 1996 les équipes de la Maison de ventes Poulain-Le Fur, participant aussi bien à la préparation des ventes qu’à la logistique des événements. Une immersion totale dans un univers où la passion se conjugue au travail de terrain.
Après une expérience au Canada puis chez Bonhams où il contribue notamment au développement des ventes automobiles autour du salon Rétromobile, il revient finalement chez Artcurial en 2010, recruté par Nicolas Orlowski, PDG du groupe, pour reprendre un département alors en difficulté.
Avec son associé Pierre Novikoff, il redonne une dimension internationale à la structure, rebaptisée dans cette optique Artcurial Motorcars. Catalogues haut de gamme, photographies professionnelles, communication mondiale, et ventes adossées aux grands événements automobiles deviennent les nouveaux piliers d’une stratégie qui transformera durablement la maison.
Matthieu Lamoure – Pierre Novikoff
Le marché automobile suit une logique générationnelle
Pour Matthieu Lamoure, les flambées récentes du marché des supercars ne relèvent ni de la surprise ni de la spéculation irrationnelle. Elles traduisent avant tout un phénomène générationnel.
Les collectionneurs d’aujourd’hui recherchent les voitures qui nourrissaient leurs rêves d’adolescents : Ferrari Testarossa, 288 GTO, F40, Lamborghini Countach ou encore Porsche 911 des années 1980 et 1990. Une mécanique émotionnelle qu’il juge parfaitement logique.
Selon lui, le marché automobile fonctionne comme celui de l’art : chaque génération valorise les objets qui ont façonné son imaginaire. Les acheteurs nés dans les années 1970 arrivent aujourd’hui à maturité financière, et investissent dans les modèles qui peuplaient les vitrines, les posters et les magazines de leur jeunesse.
Cette lecture permet également de comprendre les records spectaculaires observés ces dernières années sur certaines Ferrari faiblement kilométrées ou sur des collections vendues sans prix de réserve.
Mais au-delà de l’investissement, Matthieu Lamoure rappelle un principe fondamental : une automobile de collection s’achète d’abord avec le cœur.

Une œuvre d’art roulante
Là réside sans doute toute la singularité de sa vision. Pour lui, une automobile d’exception possède le même statut patrimonial qu’un tableau de maître ou qu’un meuble du XVIIIe siècle. Aux qualités esthétiques de ces œuvres d’art, s’ajoute à l’automobile sa mobilité et donc son ingénierie, son moteur.
Une Mercedes-Benz 300 SL Gullwing, une Jaguar E-Type ou une Ferrari 250 GT dépassent largement leur simple fonction mécanique. Elles incarnent une époque, une esthétique, un génie industriel et une culture du mouvement.
L’automobile est également, selon lui, un objet sensoriel total : la musicalité d’un moteur, le parfum du cuir, le toucher du bois, les vibrations mécaniques ou la précision d’une boîte manuelle constituent une expérience émotionnelle que les modèles contemporains peinent parfois à reproduire.
Cette relation charnelle explique aussi pourquoi certaines voitures anciennes continuent de fasciner malgré l’évolution technologique fulgurante du secteur automobile.

Youngtimers : les futures stars du marché ?
Parmi les tendances fortes qu’il identifie, Matthieu Lamoure souligne la montée en puissance des youngtimers. Les sportives des années 1980, 1990 et 2000 concentrent désormais l’attention des collectionneurs. Les prix des véhicules d’avant 1980 ont baissé de 20 à 30% pour beaucoup mais lorsque les tarifs proposés sont réalistes par rapport à un état irréprochable, un historique suivi ou une provenance intéressante, il y a toujours des acheteurs.
Toutes les GTI des années 80/90 ou certaines BMW Motorsport bénéficient d’un succès spectaculaire, notamment lorsqu’ils affichent un faible kilométrage et un historique irréprochable.
Il évoque également le potentiel futur de l’Alpine A110 contemporaine, qu’il considère déjà comme une future classique grâce à son design réussi et à son ADN profondément émotionnel.
Selon lui, les jeunes générations restent profondément passionnées par l’automobile, contrairement aux idées reçues. Les réseaux sociaux, les spotters et les grands rassemblements automobiles témoignent d’un enthousiasme intact autour des voitures de caractère.

L’électrique : une transition qui interroge
Sur la question de l’électrification, Matthieu Lamoure adopte une position nuancée mais clairement critique. Il reconnaît les qualités urbaines des véhicules électriques, tout en s’interrogeant sur leur capacité à susciter la même émotion que les mécaniques thermiques historiques. Sans parler du problème majeur de recyclage des millions de batteries qu’il juge très préoccupant pour l’avenir.
L’absence de sonorité, de vibration ou de mécanique visible lui semble éloigner l’automobile de sa dimension passionnelle originelle.
Il considère néanmoins que certaines voitures électriques pourront, elles aussi, entrer dans l’histoire de la collection. C’est notamment le cas de la Tesla Roadster première génération, déjà recherché sur le marché des enchères.
Concernant la future Ferrari électrique, il se montre beaucoup plus réservé. Si certains détails intérieurs lui paraissent intelligemment conçus, il regrette un design qu’il juge trop éloigné des codes émotionnels historiques de Ferrari.
Une passion profondément humaine
Au fil de l’entretien, un élément revient constamment : derrière les voitures, ce sont avant tout les rencontres humaines qui marquent une carrière.
Matthieu Lamoure évoque notamment sa relation avec Jean-Pierre Beltoise, dont il vendra plus tard la collection personnelle, comprenant notamment une mythique Matra victorieuse des 24 Heures du Mans en 1973. Alain Delon, SAS le Prince Albert de Monaco, Johnny Hallyday, Jane Fonda, sa vie est jalonnée de rencontres par milliers, de concours de circonstances extraordinaires.
Car dans l’univers de la collection automobile, chaque voiture transporte une mémoire, une histoire familiale et parfois même une part de vie intime.
Il observe d’ailleurs avec lucidité les excès que peut parfois provoquer cette passion dévorante, notamment dans certaines successions où les enfants cherchent à tourner la page d’une obsession automobile ayant parfois pris le pas sur la vie familiale.
Cette dimension humaine, souvent invisible du grand public, constitue pourtant le cœur même du métier. Et la particularité chez Artcurial est justement de mettre en avant à travers des vidéos, les histoires humaines qui se cachent derrière une collection ou une automobile particulière.
L’automobile comme patrimoine culturel vivant
À l’heure où l’automobile fait face à de profondes mutations technologiques et environnementales, Matthieu Lamoure reste convaincu que la voiture de collection possède un avenir solide. Parce qu’elle représente bien davantage qu’un simple moyen de transport : un patrimoine culturel, esthétique et émotionnel.
L’automobile a transformé la relation de l’homme au temps, à l’espace et à la liberté. Elle a fait naître des designers, des ingénieurs, des pilotes et des rêves. Et c’est précisément cette dimension culturelle qui continue aujourd’hui d’alimenter la passion des collectionneurs à travers le monde. Dans cette vision, la voiture ancienne ne disparaîtra pas. Elle continuera au contraire d’incarner une forme d’art roulant, une « sculpture mobile habitée », témoin vivant de l’histoire industrielle et émotionnelle du XXe siècle.



































