Par Yasmine Maylin
À Paris, derrière une discrète façade de la rue des Vinaigriers, une manufacture traverse les époques depuis près de deux siècles. Née avec le monde du cheval, passée par les fastes du Second Empire avant de devenir une référence auprès des grands artisans du luxe, la Maison Poursin aurait pu disparaître en 2016. Sa renaissance raconte aujourd’hui une autre idée de la réussite : celle d’une entreprise qui avance sans effacer son histoire.
Au 35, rue des Vinaigriers, dans le 10e arrondissement, la Maison Poursin conserve cet étrange pouvoir. Derrière sa devanture se dévoilent des tiroirs remplis de boucles, anneaux, mousquetons et pièces de laiton, des outils patinés par les années, des machines anciennes toujours en activité et surtout des gestes que l’on ne peut apprendre dans les livres. Car chez Poursin, l’histoire n’est pas exposée sous vitrine. Elle continue de travailler.
Fondée en 1830, la Maison est aujourd’hui considérée comme la plus ancienne manufacture parisienne encore en activité spécialisée dans la bouclerie et la cuivrerie en laiton. Elle traverse bientôt deux siècles d’histoire industrielle française en ayant réussi quelque chose de particulièrement rare : transformer son héritage sans jamais rompre avec lui.

Quand tout commence avec le cheval
Aux origines de Poursin, il y a le monde équin. En effet, dans la France du XIXe siècle, le cheval est partout. Il transporte les hommes, les marchandises et les armées. Il accompagne la vie quotidienne autant que les grandes cérémonies officielles. Sellerie, harnachement et attelage constituent alors de véritables industries, où la qualité d’une boucle ou d’une pièce de métal répond autant à une exigence de résistance qu’à une recherche d’élégance. Et Poursin se spécialise dans cet univers.
La manufacture produit des pièces destinées aux harnais, aux équipements de cavalerie, aux gibernes, aux étriers, aux ornements et aux voitures hippomobiles. Son travail accompagne les grandes heures du XIXe siècle et la Maison devient notamment fournisseur sous Napoléon III. Des pièces anciennes témoignent encore aujourd’hui de cette période où la bouclerie n’était pas un simple accessoire mais un élément essentiel de l’équipement militaire, équestre et d’apparat.
Très tôt, Poursin construit ainsi sa réputation sur une exigence simple : une pièce doit être fonctionnelle, durable, parfaitement réalisée, mais également belle. Cette conception du travail ne quittera plus la Maison.

Du cheval au luxe
Puis le monde change. Au début du XXe siècle, l’automobile bouleverse les usages. Le « cheval à vapeur » commence à remplacer les attelages dans les rues et transforme en profondeur toute une économie artisanale. Pour Poursin, le risque est considérable.
Mais l’entreprise possède un avantage essentiel : elle ne maîtrise pas seulement la fabrication d’articles équestres. Elle maîtrise le métal, les formes, les assemblages, les finitions et le détail. Alors elle s’adapte.
Son savoir-faire trouve naturellement sa place dans la maroquinerie, la bagagerie, la chaussure puis la couture. Le geste reste sensiblement le même ; c’est son terrain d’expression qui évolue.
Au cours du XXe siècle, les grands selliers, malletiers, maroquiniers et créateurs de mode de l’époque viennent ainsi chercher rue des Vinaigriers une qualité de fabrication devenue une référence. Les noms appartiennent aujourd’hui à l’histoire confidentielle de la Maison. Ils importent finalement moins que ce qu’ils révèlent : à cette époque, la finition Poursin possède déjà une véritable signature.
On vient chez Poursin parce que le détail compte. Parce qu’une boucle doit fonctionner parfaitement. Parce qu’une pièce métallique doit prolonger le dessin d’un sac, d’un harnais ou d’une ceinture sans jamais le trahir. Parce que, dans le très haut de gamme, ce que le client ne remarque pas consciemment participe parfois plus encore à la qualité de l’objet que ce qu’il voit immédiatement.
« Le Luxe c’est la beauté de ce qui ne se voit pas » Karl Lemaire résume cette philosophie en quelques mots.
Cette phrase pourrait presque servir de manifeste à la Maison Poursin.
Car le véritable luxe ne réside pas nécessairement dans ce qui attire immédiatement le regard. Il se trouve également dans la précision d’un mécanisme, la douceur d’une surface polie, l’équilibre d’une courbe, la résistance d’un ardillon ou la manière dont une pièce métallique vient rencontrer le cuir. Quelques millimètres peuvent changer la perception d’un objet.
Une boucle mal proportionnée, un métal dont la finition manque de profondeur ou un mécanisme approximatif suffisent à rompre l’harmonie d’une création. À l’inverse, lorsque tout est juste, le détail disparaît presque. C’est précisément là qu’il devient précieux.
La philosophie de Poursin repose sur cette forme d’excellence silencieuse : faire parfaitement ce qui, une fois intégré à l’objet final, semblera évident.
Dans les ateliers, la main reste irremplaçable
Cette exigence prend forme dans les ateliers. Le laiton y est travaillé selon une succession d’opérations où l’expérience de l’artisan demeure essentielle. Le métal doit être coupé, formé, cambré, assemblé, soudé, ébarbé, émerisé puis poli selon la pièce recherchée.
L’ébarbage élimine les surplus et les imperfections laissés après la fabrication. L’émerisage affine ensuite progressivement la surface et les courbes. Certains gestes se rapprochent presque d’un travail de sculpture.
La Maison conserve également des machines anciennes. Non par nostalgie, mais parce qu’elles savent encore produire avec une précision et une logique de fabrication parfaitement adaptées aux pièces historiques.
Dans cet univers, innovation et patrimoine ne sont donc pas contradictoires. Ainsi, une machine peut avoir plusieurs décennies et rester pertinente, et un geste peut avoir été transmis pendant des générations tout en répondant aux exigences d’un designer contemporain. C’est cette continuité qui donne sa valeur au savoir-faire Poursin.

Des milliers de références, comme une mémoire du luxe français
Les tiroirs et archives de la Maison constituent une autre richesse exceptionnelle. En effet, depuis près de deux siècles, formes, dimensions et modèles se sont accumulés. Karl Lemaire a ainsi évoqué plusieurs dizaines de milliers de références conservées par la manufacture : ce patrimoine dépasse largement la notion de catalogue. Il constitue une véritable bibliothèque de formes.
Une boucle dessinée il y a plusieurs décennies peut soudain retrouver une pertinence contemporaine. Une référence oubliée peut devenir le point de départ d’une nouvelle création. Une pièce historiquement destinée au cheval peut inspirer la mode, l’ameublement ou la décoration. Chez Poursin, le passé n’est donc jamais complètement terminé, car il attend parfois simplement qu’un créateur ouvre le bon tiroir.
2016, l’année où tout aurait pu disparaître
Mais cette histoire exceptionnelle a bien failli s’interrompre. En 2016, la manufacture est menacée de disparition. Et la fermeture n’aurait pas seulement signifié la disparition d’une entreprise. Elle aurait entraîné avec elle un ensemble beaucoup plus difficile à reconstruire : des machines, des archives, des références historiques, mais surtout une connaissance technique accumulée pendant près de deux siècles.
C’est à ce moment que Karl Lemaire reprend la Maison Poursin.
Son ambition n’est pas de transformer l’entreprise en simple marque patrimoniale utilisant son histoire comme décor. Il choisit au contraire de préserver l’outil de production, les savoir-faire et l’identité de la manufacture parisienne.
« Je voulais le sauver. Pour moi, ça fait partie du patrimoine industriel parisien », expliquera-t-il à propos de cette reprise. La nuance est essentielle et Poursin ne devient pas le souvenir d’un atelier disparu.

Faire vivre le patrimoine plutôt que le conserver
C’est sans doute ici que la success story prend tout son sens. Mais, sauver une maison presque bicentenaire est une chose et lui redonner un avenir en est une autre.
Depuis sa reprise, Poursin cultive précisément cet équilibre entre conservation et développement. Les savoir-faire historiques restent au cœur de la production tandis que de nouveaux usages apparaissent.
Sellerie, maroquinerie, accessoires, décoration ou art de vivre : la pièce de laiton quitte parfois ses fonctions traditionnelles pour entrer dans de nouveaux territoires créatifs.
La Maison s’est également ouverte davantage aux particuliers, aux jeunes designers et aux artisans qui peuvent découvrir des références auparavant principalement connues des professionnels. C’est une manière de transmettre autrement, car un savoir-faire ne survit réellement que s’il continue d’être demandé.

Le cheval, toujours au cœur de l’histoire
Presque deux siècles après la création de Poursin, le monde équin reste profondément inscrit dans son identité. Il ne s’agit pas seulement d’un clin d’œil aux origines de la manufacture. La Maison continue à travailler autour de l’attelage et du harnachement, tout en participant à la valorisation d’une certaine culture de l’élégance équestre.
Le Prix de l’Élégance de la Maison Poursin en constitue l’une des expressions les plus symboliques.
Attribuée à l’occasion de concours d’attelage, cette distinction ne récompense pas uniquement une performance sportive. Elle porte son regard sur l’ensemble : les chevaux, leurs harnais, la voiture, le meneur, les grooms, les tenues et la cohérence générale de la présentation.
Tout est question d’harmonie et l’attelage devient alors une composition dans laquelle aucun détail ne doit sembler isolé. La qualité de la voiture dialogue avec celle des cuirs ; le métal répond aux couleurs ; l’élégance du meneur et de son équipage prolonge celle des chevaux.
On retrouve exactement la philosophie de Poursin : la beauté naît de l’attention portée à chaque élément.
Au Haras national du Pin, en juillet 2026, ce Prix de l’Élégance est revenu à la meneuse belge Sylvie Devacht. Déjà remarquée lors de l’édition précédente, elle a de nouveau fait l’unanimité auprès des juges grâce à la qualité de sa présentation, à la précision de son attelage et à l’harmonie remarquable de l’ensemble. Le 19 juillet 2026, elle s’est également imposée au classement général toutes catégories du concours international d’attelage de tradition.
Une distinction qui boucle presque deux siècles d’histoire : en 1830, Poursin fabriquait déjà pour le cheval ; en 2026, la Maison continue d’en célébrer l’élégance.
Dans une industrie où le mot « héritage » est devenu un argument de communication, Poursin possède quelque chose de beaucoup plus difficile à fabriquer : un héritage réellement vécu. La réussite de la Maison ne tient donc pas seulement à sa longévité exceptionnelle. Elle réside dans sa capacité à avoir traversé plusieurs révolutions industrielle, automobile, stylistique, commerciale, sans perdre ce qui constitue son identité.
Photos produits : Jimmy Mettier


































