Par Ema Lynnx
À Eguisheim, au cœur de la Route des Vins d’Alsace, Wolfberger raconte depuis plus d’un siècle l’histoire viticole alsacienne. Derrière cette grande maison coopérative se dessine une mosaïque de terroirs, de vignerons et de savoir-faire, des fines bulles du Crémant aux pentes volcaniques du Grand Cru Rangen. Une maison historique qui n’hésite pourtant pas à bousculer les habitudes, entre Gewurztraminer sec et nouvelles interprétations du spritz.
Il suffit de quelques pas dans les ruelles d’Eguisheim pour comprendre que, dans cette partie de l’Alsace, le vin appartient autant au paysage qu’à l’histoire. Les maisons à colombages dessinent leurs cercles colorés autour du village tandis que, tout autour, les rangs de vigne remontent doucement vers les coteaux vosgiens.
C’est ici, aux portes de Colmar, que commence en 1902 l’histoire de Wolfberger. Des vignerons choisissent alors de réunir leurs forces et leurs moyens pour mieux valoriser leurs récoltes. Plus d’un siècle plus tard, la cave d’Eguisheim est devenue l’une des maisons majeures du vignoble alsacien, tout en conservant ce modèle coopératif qui place les viticulteurs au cœur de son fonctionnement.
Avec un vignoble qui s’étire sur près de 90 kilomètres du nord au sud de l’Alsace et une présence sur quinze terroirs classés Grand Cru, Wolfberger dispose d’un terrain d’expression particulièrement vaste.

Une maison, une multitude de terroirs
Calcaire, grès, marne, argile, schiste ou encore sols volcaniques : peu de régions viticoles offrent une telle diversité géologique sur un territoire aussi resserré.
À cela s’ajoutent l’altitude, l’exposition des parcelles et les microclimats qui façonnent profondément le caractère des vins. Le Riesling peut se montrer droit et minéral, le Pinot Gris plus ample et texturé, tandis que le Gewurztraminer révèle traditionnellement un registre aromatique particulièrement expressif.
Wolfberger travaille notamment des terroirs tels que le Hengst, le Steingrubler, le Pfingstberg, le Spiegel ou encore le Rangen. Une diversité qui permet de dépasser la seule notion de marque pour revenir à l’essentiel : le lieu, le cépage et la manière dont chacun traduit son origine.
Rangen, la vigne à la verticale
Parmi ces terroirs, le Rangen de Thann occupe une place particulière.
À l’extrémité sud de la Route des Vins d’Alsace, le paysage devient spectaculaire. La vigne s’accroche à des pentes extrêmement abruptes qui imposent un travail exigeant, parfois presque vertical. Sous les pieds, un sol d’origine volcanique distingue encore davantage ce terroir du reste du vignoble alsacien.
Son exposition plein sud, sa géologie et son drainage naturel donnent naissance à des vins recherchés pour leur profondeur, leur minéralité et leur capacité de garde.
Riesling et Pinot Gris trouvent ici une expression particulièrement singulière. Le Rangen rappelle surtout que derrière une grande structure coopérative se cachent également des parcelles complexes, travaillées par des vignerons confrontés quotidiennement aux exigences du relief et du climat.
C’est sans doute l’une des facettes les plus intéressantes de Wolfberger : parvenir à faire cohabiter une maison connue du grand public avec une lecture plus précise de terroirs parmi les plus remarquables d’Alsace.

Le Crémant, une histoire de pionniers
Impossible de raconter Wolfberger sans parler de bulles.
L’histoire de la maison est étroitement liée à celle du Crémant d’Alsace. Dans les années 1970, la Cave d’Eguisheim fait partie des acteurs qui développent et défendent la production de vins effervescents alsaciens selon la méthode traditionnelle. L’AOC Crémant d’Alsace sera officiellement reconnue en 1976.
Près d’un demi-siècle plus tard, le Crémant reste l’un des piliers de l’identité Wolfberger. Mais l’effervescence alsacienne ne se limite plus au traditionnel verre de célébration. Les cuvées se diversifient, les accords deviennent plus gastronomiques et les usages évoluent. Le Crémant accompagne désormais volontiers poissons, crustacés, cuisine végétale ou volailles et s’invite également dans l’univers du cocktail. C’est précisément sur ce terrain que Wolfberger montre un visage plus contemporain.
Avec le Néo Spritz Limoncello, l’Alsace prend l’accent italien
Avec cette nouvelle « cuvée », Wolfberger s’éloigne volontairement des codes classiques de la dégustation pour s’inscrire dans une tendance plus lifestyle.
L’idée emprunte au rituel italien de l’aperitivo : associer une liqueur de citron élaborée à partir de zestes macérés puis distillés à un Crémant d’Alsace.
Le résultat joue sur la fraîcheur du citron, le fruit et une légère effervescence. Une proposition immédiatement plus décontractée, pensée pour les fins de journée estivales, les terrasses et cet « été indien » où l’on prolonge volontiers quelques instants de vacances.
Plus qu’un simple produit dérivé du Crémant, ce Néo Spritz révèle surtout l’évolution des habitudes de consommation. Les frontières entre vin, cocktail et apéritif deviennent plus poreuses et les maisons historiques cherchent elles aussi à toucher une génération qui consomme différemment.
Wolfberger répond ainsi à cette tendance sans totalement abandonner son ADN puisque le Crémant d’Alsace demeure au cœur de la composition.
Le Gewurztraminer autrement
Autre exemple de cette volonté de faire évoluer les codes : le Gewurztraminer Sec 2024.
Voilà un cépage que l’on associe spontanément à la richesse aromatique, aux épices, aux fleurs, aux fruits exotiques et, souvent, à une certaine douceur en bouche. Wolfberger choisit ici d’en proposer une interprétation radicalement différente : un Gewurztraminer 100 % sec, sans sucre résiduel.
Une manière de déplacer le regard porté sur l’un des cépages emblématiques de l’Alsace. Privé de la sucrosité que beaucoup de dégustateurs lui associent, le vin gagne en tension et en fraîcheur. Son profil devient également plus directement gastronomique.
Cette version sèche peut ainsi trouver sa place sur des accords où l’on attend moins volontiers un Gewurztraminer classique : poissons de caractère, cuisine végétale, volailles, plats épicés ou certaines cuisines asiatiques.
L’intérêt est aussi culturel. Il montre comment un cépage profondément lié à une région peut évoluer avec les attentes contemporaines sans perdre sa personnalité. Le Gewurztraminer ne change pas d’identité ; il adopte simplement un autre langage.
Entre patrimoine et liberté
Ces deux créations pourraient sembler très éloignées du sérieux d’un Grand Cru Rangen. Elles racontent pourtant une même évolution. En effet, Wolfberger ne cherche plus seulement à préserver un patrimoine viticole mais explore aussi de nouvelles manières de le faire vivre.
D’un côté, les Grands Crus permettent de raconter la géologie, la parcelle et l’héritage viticole. De l’autre, des nouveautés comme le Gewurztraminer sec ou le Néo Spritz Limoncello répondant à des dégustations plus contemporaines, plus spontanées et parfois moins codifiées.
Ce contraste devient même l’un des aspects les plus intéressants de la maison, car l’Alsace viticole n’est plus seulement celle des bouteilles traditionnelles alignées dans une cave centenaire. Elle est aussi celle des nouvelles générations de consommateurs, des accords plus libres, des apéritifs revisités et d’une gastronomie qui voyage.

Dans la cave de 1902
À Eguisheim, cette histoire reste pourtant bien tangible. La cave historique conserve ses imposants foudres datant de 1902, avec ces grandes silhouettes de bois rappelant l’origine de la maison et les générations de vignerons qui ont façonné son identité.
Aujourd’hui, le lieu constitue également une porte d’entrée vers la culture viticole alsacienne : dégustations, découverte des cépages, lecture des terroirs et expériences sensorielles permettent de prolonger la visite du village par une immersion dans le vin. Et c’est probablement là que le parcours Wolfberger prend tout son sens.
Commencer devant ces foudres centenaires, poursuivre par un Riesling issu d’un Grand Cru, découvrir ensuite un Gewurztraminer totalement sec, puis terminer, pourquoi pas, par les notes citronnées d’un Néo Spritz : plus d’un siècle de vin alsacien résumé en quelques verres.
Le luxe du collectif
Dans un univers viticole qui valorise souvent les domaines confidentiels, les micro-parcelles et la figure du vigneron solitaire, Wolfberger défend un modèle différent : celui du collectif, avec plusieurs centaines de familles de viticulteurs et une multitude de parcelles réparties dans le vignoble alsacien.
Son intérêt ne réside donc pas dans une rareté artificiellement cultivée, mais dans sa capacité à offrir une lecture particulièrement large de l’Alsace : l’accès à des terroirs remarquables, de la transmission d’un patrimoine et de la capacité à réinterpréter une histoire sans la figer.

Une Alsace qui refuse de rester immobile
Wolfberger possède finalement plusieurs visages : celui d’une maison historique profondément enracinée à Eguisheim, celui des Grands Crus et de terroirs spectaculaires comme le Rangen, celui du Crémant d’Alsace, auquel son histoire est intimement liée…
Et désormais celui d’une maison qui ose également sortir du registre traditionnel avec un Gewurztraminer totalement sec ou un spritz mêlant citron et Crémant d’Alsace.
Une évolution qui résume assez bien la nouvelle dynamique du vignoble alsacien : préserver l’identité d’un territoire tout en acceptant que les manières de boire, de partager et d’apprécier le vin changent.
Du silence des caves centenaires d’Eguisheim à l’effervescence d’un verre servi en terrasse, Wolfberger raconte ainsi une Alsace qui connaît parfaitement ses racines, mais qui ne semble pas décidée à y rester enfermée.
Visuels : Maison Wolfberger
L’abus d’alcool est dangereux, à consommer avec modération.


































