Par Ema Lynnx
Il faut quitter les grands axes, longer les reliefs calcaires de l’Avant-Pays savoyard pour découvrir Jongieux, avec son paysage qui semble évoluer à contretemps du monde moderne et son village pittoresque situé sur les chemins de Compostelle. Les vignes épousent les courbes des collines, les clochers émergent discrètement des feuillages, et les lacs alpins tout proches diffusent cette douceur climatique singulière qui donne aux vins leur fraîcheur si reconnaissable. Avec le Festival du Cru Jongieux, la Savoie devient une partition gastronomique entre vignes, jazz et haute cuisine…
C’est dans cet écrin classé patrimoine national que se tiendra, les 18 et 19 juillet 2026, la troisième édition du Festival du Cru Jongieux. Un événement encore confidentiel dans son esprit, mais déjà devenu incontournable pour les amateurs de gastronomie, de vins de terroir et d’expériences immersives.

Ce festival cultive une approche presque intimiste avec un concept simple en apparence : une promenade gourmande au cœur des vignobles de Jongieux et Marestel, ponctuée d’étapes culinaires, de dégustations et de concerts live. Mais dans les faits, l’expérience relève davantage d’un voyage sensoriel construit comme une mise en scène du paysage savoyard.
En effet, les vins du Cru Jongieux possèdent une identité très particulière dans le paysage viticole savoyard. Leur signature repose essentiellement sur trois éléments : la fraîcheur alpine, la tension minérale et une expression très pure du fruit.
Les vignobles situés entre le Rhône, le Mont du Chat et le lac du Bourget, sur des coteaux abrupts, sont exposés plein sud. Cette géographie crée un microclimat unique : continental et montagnard, mais adouci par l’influence des grands lacs alpins comme le Bourget, le Léman et Annecy. Les amplitudes thermiques importantes permettent aux raisins de conserver une belle acidité naturelle tout en développant une maturité aromatique précise.
Les sols jouent également un rôle central. Jongieux repose sur un mélange d’éboulis calcaires, de moraines glaciaires et de terroirs argilo-calcaires, ce qui apporte aux vins cette sensation de droiture et de minéralité souvent associée aux grands vins de montagne.

Les principaux cépages du Cru Jongieux sont :
- La Jacquère : cépage emblématique des blancs savoyards. À Jongieux, elle donne des vins très tendus, floraux, avec des notes d’agrumes, de pierre humide et parfois une légère salinité.
- L’Altesse : plus complexe et plus ample. Elle produit notamment les fameuses Roussettes de Marestel, considérées parmi les grands blancs de Savoie. On y retrouve des arômes de fleurs blanches, miel, fruits jaunes et parfois des touches épicées.
- La Mondeuse : cépage rouge historique de Savoie. Les vins sont épicés, poivrés, avec des notes de fruits noirs, une belle fraîcheur et des tanins souvent fins mais structurés.
- Le Gamay : plus accessible et gourmand, il apporte des rouges fruités, souples et très digestes.
Ce qui distingue vraiment les vins de Jongieux, c’est leur équilibre entre maturité et vivacité. Même dans les cuvées les plus gastronomiques, les vins conservent toujours une sensation d’énergie et de précision. Ce sont des vins de table au sens noble du terme : très adaptés aux accords gastronomiques, notamment avec les poissons de lac, les herbes alpines, les fromages savoyards ou les cuisines contemporaines axées sur le végétal et la minéralité.
Ce cru reste encore relativement confidentiel comparé à d’autres régions françaises, ce qui contribue à son attractivité actuelle auprès des amateurs de terroirs authentiques et de vins à forte identité.
Face aux coteaux, la brigade des Morainières orchestre les accords gastronomiques avec la précision d’une partition contemporaine. Cette édition 2026 possède une résonance particulière : en mars dernier, le restaurant Les Morainières est devenu le seul établissement français à décrocher une troisième étoile Michelin cette année. Une consécration pour le chef Mickaël Arnoult, installé à Jongieux depuis plus de vingt ans.
Le matin, lorsque la brume remonte doucement depuis le Rhône, les vignes du coteau de Marestel attrapent les premières lumières, et les reliefs du Mont du Chat semblent encore suspendus entre nuit et jour. C’est dans ce décor discret, loin des capitales gastronomiques et des démonstrations tapageuses, que le chef étoilé a construit l’une des trajectoires les plus singulières de la haute cuisine française.
Lorsqu’il s’installe à Jongieux en 2005 avec sa femme Ingrid, le chef fait le choix d’un territoire plutôt qu’une carrière parisienne. À cette époque, peu imaginent que cette ancienne maison de vigneron du XVIIIe siècle dominant les coteaux savoyards deviendra, vingt ans plus tard, l’une des tables les plus respectées de France.
Première étoile Michelin en 2007. Deuxième en 2012. Puis, en mars 2026, la consécration ultime : une troisième étoile Michelin, faisant des Morainières le seul restaurant français récompensé cette année-là.
Mais réduire Mickaël Arnoult à un palmarès serait passer à côté de l’essentiel. Car son histoire est avant tout celle d’un cuisinier qui a progressivement appris à écouter son territoire. Formé auprès d’Emmanuel Renaut aux Flocons de Sel à Megève, il hérite d’une certaine vision alpine de la gastronomie : une cuisine de relief, de saison, de climat. Pourtant, au fil des années, le chef affine sa propre écriture culinaire en s’éloignant volontairement des codes du luxe ostentatoire et des produits importés systématiques.
Loin des effets spectaculaires, Mickaël Arnoult préfère la précision et l’authenticité. Une sauce qui évoque une forêt humide après la pluie. Une infusion végétale qui rappelle les alpages d’altitude. Une acidité parfaitement maîtrisée pour retrouver la tension minérale des vins de Jongieux. Chaque assiette semble prolonger le paysage visible depuis les fenêtres des Morainières. Cette approche explique aussi son lien presque organique avec les vignerons du Cru Jongieux.
Au fil des années, le chef développe avec eux une relation de proximité rare dans l’univers gastronomique. Non pas une simple logique d’accords mets-vins, mais une véritable conversation entre cuisine et terroir. Le Festival du Cru Jongieux, né d’un projet collectif entre les producteurs et l’équipe des Morainières, apparaît aujourd’hui comme l’expression la plus aboutie de cette philosophie commune.
Dans les vignes de Marestel, les cuvées dialoguent naturellement avec sa cuisine. Les Jacquère tendues et minérales rencontrent les herbes sauvages et les poissons lacustres. Les Mondeuse plus épicées accompagnent les viandes délicates et les jus profonds. Le chef résume d’ailleurs sa démarche avec une simplicité presque désarmante : « Je suis au cœur d’un territoire qui me passionne. Quand on s’assoit dans cette salle, je veux que ce territoire transpire, que la cuisine le représente le mieux possible. ». Cette phrase raconte probablement mieux que tout le reste l’univers de Mickaël Arnoult.
Depuis son ancienne maison de vigneron du XVIIIe siècle dominant la vallée du Rhône, le chef a progressivement construit une cuisine profondément enracinée dans son environnement. Écrevisses du Rhône, herbes sauvages cueillies à l’aube, ombles chevaliers, légumes des maraîchers voisins : le territoire n’est pas un argument marketing, mais la matière même de la création culinaire.

Le festival apparaît ainsi comme le prolongement naturel de cette philosophie. Loin des démonstrations spectaculaires, il privilégie la proximité. Les échanges se font au bord des vignes, un verre à la main, entre producteurs, cuisiniers et visiteurs. La musique accompagne discrètement cette déambulation : jazz, fanfare ou formats acoustiques ponctuent les coteaux sans jamais dominer le paysage.
Cette relation intime entre gastronomie et géographie constitue sans doute la véritable signature du Festival du Cru Jongieux. Car dans ce paysage, tout semble dialoguer naturellement : les sols glaciaires, les vents descendant du Mont du Chat, les influences lacustres venues du Bourget ou du Léman, les vieilles pierres savoyardes et cette culture du partage profondément ancrée dans le territoire.
Né en 2022 dans le prolongement d’un élan collectif post-Covid, ce festival est rapidement devenu un symbole du renouveau œnotouristique savoyard. Aujourd’hui, les places s’arrachent plusieurs mois avant l’événement, confirmant l’intérêt croissant pour ces expériences où l’authenticité prend le pas sur la mise en scène excessive.
Au-delà de l’événement lui-même, Jongieux offre aussi une autre lecture de la Savoie. Une Savoie plus discrète, loin des stations et des grands flux touristiques. Celle des coteaux viticoles suspendus au-dessus du Rhône, des villages confidentiels et des domaines familiaux engagés dans une viticulture durable. L’appellation rassemble aujourd’hui une vingtaine de producteurs, dont beaucoup travaillent en agriculture biologique ou Haute Valeur Environnementale.
Le temps d’un week-end de juillet, ce paysage devient alors une scène à ciel ouvert où gastronomie, musique et vin racontent ensemble une même histoire : celle d’un territoire qui refuse de choisir entre excellence et simplicité.
Visuels : Festival du Cru Jongieux & Les Morainières
L’abus d’alcool est dangereux. A consommer avec modération.




































