Par Ema Lynnx
La Costa Brava, sauvage, minérale, parfois abrupte, dévoile son véritable visage depuis le pont d’un bateau. Naviguons sur les côtes catalanes, au rythme lent des criques secrètes, des ports nautiques et des villages de pêcheurs accrochés à la roche.
Entre criques secrètes, ports tournés vers la Méditerranée, villages de pierre et arrière-pays couvert de vignes et d’oliviers, la Costa Brava dévoile une Catalogne bien plus subtile que son image balnéaire. Pour la comprendre, il faut quitter les grands axes, prendre le temps de marcher, naviguer, goûter, rencontrer. Et surtout accepter de ralentir.

La Costa Brava se découvre par fragments : une crique après un virage, un chemin qui plonge vers la mer, quelques barques tirées sur une plage, un clocher dépassant d’un village blanc. Puis la Méditerranée s’éloigne et laisse apparaître un autre paysage, celui de l’Empordà, de ses mas, de ses jardins, de ses vignes et de ses villages médiévaux. Notre voyage a suivi cette géographie mouvante, entre terre et mer, avec une succession d’adresses qui racontent chacune à leur manière une facette du territoire.
Notre itinéraire débute à Calella de Palafrugell, l’un des villages les plus emblématiques de la Costa Brava. Dès les premières heures du matin, le Camí de Ronda déroule son tracé au-dessus des eaux turquoise. Ce sentier côtier historique, autrefois utilisé par les douaniers et les pêcheurs, épouse les reliefs rocheux et relie les criques invisibles depuis la route. Entre Calella et Llafranc, la Méditerranée apparaît comme une succession de tableaux mouvants : pins parasols au branchage sculpté par le vent suspendus au-dessus des falaises, petites embarcations immobiles dans les criques translucides, odeur saline portée par le garbí.
Mas Falgarona, premières heures dans l’Empordà
Le voyage commence loin de l’agitation du littoral, à Avinyonet de Puigventós, dans une partie encore très préservée de l’Alt Empordà. Mas Falgarona Hotel Boutique & Spa donne immédiatement le ton.
Installé dans une masia dont l’architecture remonte au XVIIe siècle, le lieu a conservé ses murs épais, ses volumes voûtés et ses poutres de bois tout en adoptant un vocabulaire contemporain. L’établissement ne compte que quatorze chambres ainsi qu’une villa, ce qui préserve cette sensation particulière d’être reçu dans une maison de campagne plutôt que dans un hôtel conventionnel.
Mais c’est surtout son rapport au paysage qui retient l’attention. Le spa a trouvé place dans un ancien grenier à foin réhabilité, avec bassin à hydrojets, sauna finlandais, espaces de relaxation et vues sur la Garriga de l’Empordà. La cuisine suit la même logique territoriale : légumes du potager biologique, producteurs locaux et recettes catalanes auxquelles sont apportées quelques touches plus contemporaines.
Une première étape qui permet de comprendre quelque chose d’essentiel ici : le luxe de l’Empordà ne cherche pas nécessairement à impressionner. Il se trouve davantage dans l’espace, le silence et le temps retrouvé.
En rejoignant le littoral, le décor change. À Calella de Palafrugell, la Costa Brava retrouve l’image qui l’a rendue célèbre : maisons blanches tournées vers la mer, petites embarcations colorées sur le sable, rochers sombres et eau translucide. On avance ici lentement car quelques centaines de mètres suffisent parfois à faire changer totalement le point de vue. Et c’est précisément ce rythme qui sied à la Costa Brava : une destination que l’on gagne à parcourir sans programme trop rigide.
Mas Generós, un hôtel né autour d’un jardin
À Fonteta, dans le Baix Empordà, Mas Generós pousse encore plus loin cette relation entre hospitalité et nature. Ce lieu se présente d’ailleurs non pas comme « un hôtel avec un jardin », mais comme un jardin avec un hôtel. La formule résume assez justement le projet. Sur plus d’un hectare, rosiers anciens, plantes aromatiques, arbres fruitiers, potagers, prairies, serre, étang et pergolas forment un écosystème pensé comme le véritable cœur de la propriété.
Les chambres ont été conçues individuellement, mêlant objets chinés, textiles et références à différentes personnalités du monde de l’art et de la culture. Le projet revendique par ailleurs une démarche écologique inspirée notamment de l’observation des « Blue Zones » et de principes très simples : alimentation méditerranéenne, activité naturelle, liens sociaux et rythme de vie apaisé.
La cuisine est naturellement le prolongement du jardin. Sous la direction gastronomique de Iolanda Bustos, connue pour son travail autour des fleurs et des plantes, légumes, herbes et fleurs comestibles passent directement du potager à l’assiette. Le petit-déjeuner suit la même philosophie avec, selon les productions de la propriété, œufs du poulailler, miel, confitures maison et le traditionnel recuit de Fonteta.
Pals, la pierre et le temps
Puis vient Pals, architecture médiévale figée dans le temps. Les ruelles pavées, patinées par l’histoire, les façades de pierre dorée et les tours anciennes rappellent combien l’intérieur des terres dialogue constamment avec le littoral. Sur la Costa Brava, la mer n’efface jamais l’histoire ; elle la prolonge.
Perché sur sa colline, le village semble s’être construit dans différentes nuances d’ocre. Ruelles pavées, passages voûtés, murs de pierre et silhouettes médiévales composent un paysage presque immobile. Depuis les hauteurs, le regard embrasse la plaine de l’Empordà jusqu’au massif du Montgrí et, plus loin, la Méditerranée. C’est dans cette alternance permanente entre campagne et littoral que réside une grande partie du charme de la région.
Brugarol, lorsque l’architecture entre dans la terre
À proximité de Palamós, Brugarol propose une autre lecture de l’Empordà, à la croisée du vin, de l’agriculture, du paysage et de l’architecture.
Le domaine cultive ses propres vignes et oliviers et élabore vins, huiles d’olive et produits issus de ses terres. Mais l’expérience prend une autre dimension avec le Celler Brugarol, imaginé par le studio catalan RCR Arquitectes, lauréat du prix Pritzker.
Presque entièrement enfouie sous le vignoble, la cave semble disparaître dans le paysage. À l’intérieur, les nervures d’acier Corten dessinent une succession de perspectives où l’ombre, la lumière et la matière donnent au lieu une puissance presque monastique.
L’architecture n’est pas ici un décor ajouté à la production du vin, elle en devient une composante. Le bâtiment utilise les conditions naturelles du sous-sol et semble prolonger la terre dans laquelle mûrit le vin.
Brugarol possède également la Finca Bell-Lloc, domaine viticole doté de neuf chambres, où murs de pierre, charpentes de bois et lignes contemporaines prolongent cette volonté de vivre au rythme de la propriété, des saisons et des vignes.
Il suffit ensuite de traverser l’Onyar pour rejoindre le Barri Vell et pénétrer dans un autre temps. Escaliers, passages étroits, façades colorées, anciennes murailles et perspective monumentale de la cathédrale construisent l’une des silhouettes urbaines les plus attachantes de Catalogne.
C’est ici que nous avons posé nos valises au Palau Fugit.
Installé dans l’ancienne Casa Heras de Puig, un palais baroque du XVIIIe siècle entièrement rénové en 2022, l’hôtel dialogue en permanence avec le patrimoine de Gérone. Deux univers s’y rencontrent : El Palauet, plus historique, et El Pavelló, dont l’écriture rationaliste et méditerranéenne joue sur les volumes, la lumière et les matières naturelles. Au centre, le Pati agit comme le cœur vivant de la maison, autour de sa piscine et de la fontaine monumentale en céramique créée par l’artiste catalan Frederic Amat. Plus inattendue encore, La Cova d’Aigua a été aménagée dans la roche calcaire de l’ancienne muraille : bassin d’eau chaude, pierre chauffée et soins y composent une parenthèse presque souterraine.
Palau Fugit réussit ainsi quelque chose de délicat : transformer un patrimoine historique sans le figer.
Au matin, un passage aux Aqva Banys Romans prolonge cette immersion dans le bien-être méditerranéen. Héritière d’une longue tradition thermale, la région a fait du wellness un véritable art de vivre. Ici, dans une ambiance intimiste, bains chauds et froids, massages décontractants et espaces sensoriels s’intègrent naturellement à l’expérience du voyage.

Reprendre la mer à Sant Feliu de Guíxols
Puis vient le moment de retrouver la côte. C’est véritablement à partir de Sant Feliu de Guíxols que la Costa Brava révèle sa vocation maritime. Les ports nautiques deviennent les nouvelles portes d’entrée du territoire.
À Sant Feliu de Guíxols, l’ancienne cité maritime est devenue l’une des portes d’entrée privilégiées de la Costa Brava nautique. C’est ici que notre itinéraire change de perspective. À bord du GIRBAU G28, la navigation vers Palamós transforme le littoral en décor cinématographique. La mer épouse les falaises ocres, contourne les pinèdes et dévoile des criques accessibles uniquement par bateau. La Costa Brava concentre certaines des plus belles zones de mouillage de Méditerranée, notamment autour des calanques rocheuses protégées par les reliefs naturels.
Les falaises, les pins et les maisons paraissent soudain plus abrupts. Les criques deviennent accessibles depuis la mer. À mesure que l’on remonte vers Palamós, Calella, Llafranc, Tamariu ou Begur, les ports apparaissent comme autant de points de respiration.
Elke Spa Hotel, une escale face à la Méditerranée
À Sant Feliu, Elke Spa Hotel offre une étape plus urbaine et maritime. Cet hôtel étoilés de 66 chambres est installé à proximité immédiate du front de mer, dans un site lié à l’histoire hôtelière de la ville : deux établissements, le Rex et Les Noies, y existaient autrefois sous l’impulsion des frères Anlló. L’actuel hôtel revendique cet héritage tout en adoptant un environnement beaucoup plus contemporain.
Son espace bien-être, aménagé au dernier étage, profite de vues ouvertes sur la côte et réunit notamment piscine extérieure, hammam, sauna finlandais et espaces de soins. Deux restaurants complètent l’adresse.
Après une journée passée entre marche et navigation, le contraste fonctionne : retrouver le confort d’un hôtel contemporain tout en restant connecté à la mer.

Palamós, entre pêche et plaisance
Plus au nord, Palamós rappelle que les ports de la Costa Brava ne sont pas uniquement des escales de plaisance, un lieu où la mer nourrit toujours la ville, les bateaux de pêche croisent les unités de plaisance et la fameuse gamba de Palamós devenue l’un des emblèmes gastronomiques du territoire.
Depuis la mer, La Fosca, Castell et les reliefs de la côte révèlent une autre géographie. Ainsi, la Costa Brava porte bien son nom : « côte sauvage », expression née au début du XXe siècle, qui demeure étonnamment juste lorsque l’on observe certaines portions rocheuses depuis un bateau.

L’Estartit et les îles Medes, l’autre richesse de la Costa Brava
Face à L’Estartit, sept îlots émergent de la Méditerranée. Les îles Medes constituent l’un des symboles naturels de la région et l’un de ses grands sites de plongée. Sous la surface, la biodiversité prend le relais du paysage terrestre.
Cette dimension environnementale modifie aussi progressivement la pratique du nautisme. Protection des fonds marins, respect des zones de mouillage et préservation des herbiers de posidonie ne sont plus accessoires : ils participent désormais pleinement à la manière de découvrir cette côte.
Le Club Nàutic L’Estartit occupe justement une place centrale dans cette découverte du milieu marin. Le port s’est imposé comme une référence internationale pour la plongée sous-marine grâce à sa proximité immédiate avec les îles et le parc naturel du Montgrí. L’expérience nautique y prend une dimension plus immersive et écologique. Sorties de plongée, snorkeling, paddle, kayak ou location de bateaux permettent d’explorer des eaux parmi les plus riches en biodiversité de toute la Méditerranée espagnole. L’atmosphère y est plus nature, plus sportive et contemplative.

Molí del Mig, dormir dans un moulin du XVe siècle
À Torroella de Montgrí, quelques kilomètres à l’intérieur des terres, Molí del Mig offre une dernière variation sur l’hospitalité catalane.
Cet établissement occupe un ancien moulin du XVe siècle restauré par l’architecte Josep M. Deulofeu, au cœur de l’environnement naturel du Montgrí, des îles Medes et du Baix Ter. L’architecture historique dialogue avec des extensions plus contemporaines et une démarche revendiquée comme durable.
Ses 32 chambres s’ouvrent sur les jardins ou le massif du Montgrí, tandis qu’un espace wellness avec jacuzzis, sauna, douche bithermique et massages a été intégré au moulin. Le lieu résume assez bien ce que nous avons rencontré tout au long de cette route : la volonté de ne pas choisir entre patrimoine et modernité, mais de faire vivre l’un grâce à l’autre.

L’Escala et Empúries, finir par l’histoire
La route se termine vers L’Escala, autre ville profondément liée à la mer. A quelques minutes seulement du port, Empúries rappelle que ces rivages étaient déjà ouverts sur la Méditerranée il y a plus de deux millénaires. Grecs puis Romains s’y installèrent, faisant du lieu l’un des grands sites archéologiques de Catalogne.
Après plusieurs jours à naviguer entre les ports, la perspective devient saisissante : depuis ces ruines antiques, c’est toujours la même mer que l’on regarde.
Le Club Nautique L’Escala vient ponctuer ce périple maritime avec une approche plus polyvalente du nautisme catalan. Avec ses infrastructures particulièrement développées et sa vaste capacité d’accueil, le port figure parmi les marinas les plus complètes de la région. École de voile, services techniques avancés, activités nautiques accessibles aux familles comme aux navigateurs expérimentés et engagement environnemental moderne cohabitent dans une structure pensée pour vivre la mer sous toutes ses formes. Situé dans la baie de Roses, le club bénéficie également de conditions idéales pour la voile légère, l’aviron ou la navigation côtière. Sa proximité avec les ruines gréco-romaines d’Empúries et les grands espaces naturels de l’Empordà apporte enfin une dimension culturelle et patrimoniale particulièrement forte à l’expérience maritime.

Au terme du voyage, l’image initiale s’est considérablement élargie. La Costa Brava possède bien sûr ses criques et ses villages de pêcheurs. Mais elle est également faite de jardins, de vignobles, d’architecture contemporaine, de moulins médiévaux, de tables catalanes, de ports de plaisance et de paysages agricoles façonnés depuis des générations.
Les hôtels et restaurants qui nous ont accueillis en sont peut-être la meilleure illustration. Mas Falgarona, Mas Generós, Palau Fugit, Elke Spa Hotel et Molí del Mig n’offrent pas cinq variations d’une même hospitalité : chacun entretient une relation très différente avec son environnement : une ancienne masia dans l’Alt Empordà, un jardin devenu hôtel, un palais baroque au cœur de Gérone, une adresse maritime à Sant Feliu et un moulin du XVe siècle posé dans le paysage du Montgrí…
La Costa Brava se révèle le mieux lorsqu’on ne cherche pas à collectionner les lieux, mais lorsqu’on accepte de passer de l’un à l’autre en suivant le rythme du territoire : marcher le matin sur un chemin de ronde, déjeuner autour d’un riz, traverser les vignes dans l’après-midi, prendre la mer le lendemain ; puis retrouver, le soir, une maison de pierre ou un ancien palais.
Photos : Patrick Koune
















































