Longtemps, la joaillerie masculine a dû marcher sur des œufs, avancer masquée, dissimulée derrière des codes d’austérité. Désormais, les bijoux ne sont plus l’apanage des femmes, ils peuvent se porter au masculin comme au féminin. De fait, la joaillerie mixte devient l’un des terrains d’expression de la création contemporaine.
Le bijou masculin s’émancipe des clichés. Il ne s’agit plus de prouver sa virilité à coup de métal brut. Ce qui s’affirme désormais, c’est une autre lecture de la masculinité, plus sensible, plus personnelle. Porter une bague ou un pendentif, ce n’est plus un geste marginal : c’est une signature. Une manière de dire quelque chose de soi, de façon discrète ou assumée.
Les maisons de joaillerie ont bien compris cette mutation
Leur vocabulaire s’enrichit, leurs propositions s’adaptent à une forme de mixité. La nouvelle création signée Cartier illustre cette tendance. Ainsi, le mythique bracelet Love se réinvente dans une version souple : Love Unlimited, en or et maillons articulés. Toujours fermé sur lui-même comme un lien indéfectible, il se fait ici plus léger, plus fluide. Une élégance discrète, mais puissante, à porter seul ou en accumulation, sans souci du genre.
Même logique d’intemporalité chez Hermès, dont le bracelet Chaîne d’Ancre en argent reste un symbole de liberté stylée. Né en 1938, il traverse les décennies sans rien perdre de sa modernité : un dessin pur, une matière noble, une sensualité froide du métal poli contre la peau.
Repossi, avec ses bagues architecturées, prouve qu’un bijou peut être à la fois sculpture et manifeste. Sa modernité radicale séduit les esthètes qui cherchent à affirmer une singularité plus qu’un genre : la ligne de bagues Berbere Chromatic, avec ses anneaux asymétriques en or, s’habille désormais aussi de laque de couleur pour séduire une clientèle aussi bien masculine que féminine.
Dinh Van, pionnier du bijou unisexe depuis les années 1970, reste à l’avant-garde de cette liberté. Son design épuré, presque conceptuel, traverse les époques sans jamais perdre en force, à l’image de la collection Lame de Rasoir, qui revisite de manière précieuse une forme brute du quotidien avec un clin d’œil quelque peu provocateur et un côté viril qui séduit volontiers les messieurs.

Matières et symboles
Chez Tournaire, la bague Gare de Limoges-Bénédictins en argent et or – sculptée par Mathieu Tournaire en collaboration avec Julien Lemarchand – conjugue architecture et mémoire, fidèle à l’esprit narratif de la maison : un bijou comme un récit miniature. Elle rend hommage à la gare inaugurée en 1929 et bâtie au-dessus des voies.
Météor, jeune maison au ton audacieux fondée par Paul Alvernhe, propose quant à elle des bagues en argent 925, vermeil et or 750 millièmes, ornées de gemmes naturelles. Comme chez Tournaire, le créateur travaille la cire et le métal tel un sculpteur, en laissant libre cours à ses mouvements intuitifs. Ce n’est qu’ensuite qu’il sélection les gemmes qui pourront entrer en harmonie avec la pièce et qu’il insère les pierres – précieuses ou fines – dans les interstices de la structure métallique. Une esthétique qui mêle l’énergie brute du métal à l’éclat instinctif de la couleur. Ces bijoux sont conçus comme des fragments de personnalité et imaginés pour être unisexes.
La matière reste une clé d’identité forte
Ralph Lauren joue le contraste entre argent et cuir dans sa collection masculine lancée en 2024 : une tension élégante entre raffinement et virilité. Des bijoux qui capturent l’essence du style américain classique tout en lui insufflant une sensibilité contemporaine, comme sur les bracelets de la ligne Maillet de Polo, en argent ou en laiton, avec des liens en cuir tressé. Korloff a aussi dédié aux hommes sa ligne de bracelets Lance, sur câble en acier. A l’extrémité, le motif en forme de lance en or blanc, or rose, ou or blanc pavé de diamants a donné son nom à cette collection.

Entre concept et spiritualité
Un métal très spécial est mis à l’honneur par L’Atelier du Tantale, marque née en 2022 grâce au créateur de joaillerie Frédéric Manin. Son ambition : redéfinir les codes de la joaillerie masculine et des alliances contemporaines. Il a choisi de les faire fabriquer dans un métal rare, à la densité supérieure à celle de l’or, à la dureté plus importante que celle de l’acier et à la teinte sombre, gris profond aux reflets bleutés : le tantale. Il est tombé amoureux de cette matière fascinante en 2017, lors d’un salon de minéraux. L’inconvénient est que le tantale est extrêmement difficile à travailler et qu’aucun artisan français ne maîtrisait cette technique, utilisée principalement dans l’industrie de pointe, l’aéronautique et la haute horlogerie.
C’est à Francfort qu’un métallurgiste a relevé le défi et a permis à la marque de voir le jour. La première collection comprend des bagues et alliances Atlante, en référence au mythe de l’Atlantide et à ses habitants, les Atlantes, mi-hommes, mi-dieux. La bague Atlante est déclinée en deux finitions, en gris basalte ou en tantale noirci par un traitement thermique à haute température. Fabriquée en édition limitée à 999 exemplaires numérotés, cette ligne combine design futuriste, rigueur mécanique et rareté assumée. Le bijou devient ici une œuvre technique et symbolique, presque initiatique.

Inspirée aussi par la mythologie, la maison de joaillerie Astrom, fondée par Laurent Baeza et Igor Nallet en 2023, lui rend hommage à travers sa collection Olympiens. Le collier Sceptre d’Héra mêle puissance et mystère, dans un dialogue entre forces divines et esthétique contemporaine. Un pendentif réalisé en or blanc poli brillant, saphirs, émeraudes et diamants. Ce bijou se veut à mi-chemin entre talisman et sculpture, il célèbre la part de sacré que chacun porte en lui.

Ce mouvement vers un bijou mixte n’est pas une mode passagère, mais une redéfinition des codes. Comme si les hommes ne cherchaient plus à se distinguer par le statut, mais par la sensibilité. Porter un bijou et l’assumer, c’est affirmer un rapport intime à la mémoire et à la matière, chaque texture racontant une émotion. Aujourd’hui, les bijoux ne se présentent plus comme masculins ou féminins, ils se veulent tout simplement personnels.
Carine Lœillet
Légendes :
Cartier. Bracelet souple Love Unlimited en or gris.
Dinh Van. Collier Lame de Rasoir en or jaune.
Hermès. Bracelet Chaîne d’Ancre en argent. Crédit photo : Jack Davison/Hermès
Repossi. Bague Berbere Chromatic, en or blanc et laque vert olive.
Tournaire. Bague Gare de Limoges-Bénédictins en argent et or, collection Architecture.
Korloff. Bracelet Lance en or blanc et câble en acier bleu.
Météor. Bagues en argent 925, vermeil et or 750 ornées de gemmes naturelles.
Ralph Lauren. Bracelet Maillet de Polo en argent et cuir, collection hommes.
L’Atelier du Tantale. Bague Atlante Gun 6.0. Edition limitée à 999 exemplaires numérotés.
Astrom. Le Sceptre d’Héra, collection Olympiens en or, saphirs, émeraudes, diamants.






































