Par Patrick Koune
À l’occasion de sa prestation musicale lors de la présentation des nouveautés Cabasse et Loewe, mardi 29 septembre 2026 à l’hôtel Hilton – Paris, zoom sur la talentueuse violoniste et compositrice, Esther Abrami qui a construit un parcours où l’exigence rencontre le désir de transmettre, avec une attention particulière aux femmes dont les œuvres attendent encore d’être pleinement entendues.

Quinze années à étudier la musique classique sans jouer une seule œuvre écrite par une femme : ce constat, raconté par Esther Abrami lors de la sortie de son album Women, éclaire une part essentielle de son parcours. Comment avoir consacré tant de temps à un art et découvrir qu’un pan entier de son histoire est resté hors du champ de l’apprentissage ? La question aurait pu demeurer une surprise personnelle mais la violoniste en a fait un projet artistique, une recherche de partitions et une manière d’interroger ce que l’on transmet aux générations suivantes.
Son portrait se dessine dans ce mouvement : apprendre avec rigueur, puis regarder au-delà du programme reçu. À l’occasion de sa prestation musicale lors de la présentation des nouveautés Cabasse et Loewe à l’hôtel Hilton, cette démarche offre aussi une autre façon d’aborder l’écoute. Car derrière les équipements et les technologies, il y a les artistes, leurs choix, les œuvres qu’ils défendent et les émotions qu’ils rendent accessibles. C’est cette dimension humaine du son que son itinéraire nous a interpelé.
La discipline derrière la liberté
L’aisance avec laquelle elle passe d’un univers à l’autre pourrait faire oublier la formation qui soutient sa carrière. Diplômée du Royal College of Music de Londres, passée également par le Royal Birmingham Conservatoire, la Française s’est construite au contact d’un enseignement exigeant. Son premier album paraît chez Sony Classical en 2022 ; Cinéma lui succède en 2023, avant Women en 2025. Cette succession permet de lire une progression artistique, du premier répertoire enregistré à des projets dont elle affirme davantage le propos.
Sur ses réseaux sociaux, elle partage notamment des séances de travail, du déchiffrage et des conseils destinés aux musiciens en devenir. Ce choix rend visible ce que le concert laisse habituellement en coulisses : la préparation. Le public peut ainsi approcher une pratique avant même de connaître les codes de la salle ou les noms des œuvres. Une vidéo devient une première rencontre avec l’instrument, parfois le point de départ d’une curiosité plus durable.
La proximité numérique prend ici un sens intéressant. Montrer le travail permet de replacer la réussite dans un processus, avec des étapes que chacun peut comprendre. Pour un jeune musicien, voir une artiste pratiquer compte autrement que contempler seulement le résultat achevé. L’admiration trouve un prolongement possible dans l’apprentissage ; le violon cesse d’apparaître comme un objet réservé à ceux qui posséderaient déjà toutes les clés.
Les images comme première porte d’entrée
Avec Cinéma, Esther Abrami emprunte un chemin que beaucoup d’auditeurs connaissent déjà : celui des souvenirs attachés aux films, aux séries et aux animations japonaises. L’album rassemble notamment des arrangements autour d’Amélie, des Choristes, de Naruto ou de The Witcher. Enregistré avec l’Orchestre philharmonique de la ville de Prague sous la direction de Ben Palmer, il fait du violon le fil conducteur d’imaginaires très différents.
Le principe est remarquable car une mélodie familière peut donner envie d’écouter autrement. Celui qui reconnaît un thème n’a pas besoin de commencer par identifier une forme musicale ou une période historique ; il dispose déjà d’un lien personnel avec ce qu’il entend. L’interprétation peut alors déplacer son attention vers une nuance, une respiration, une couleur orchestrale. La mémoire du film accompagne la découverte, puis laisse progressivement de la place à la musique elle-même.
Dans ce parcours discographique, le cinéma devient donc un terrain de rencontre. Il permet d’aborder le répertoire par une expérience culturelle partagée, en respectant la richesse des arrangements et du jeu instrumental. Cette circulation entre les références populaires et l’orchestre dessine une manière contemporaine de transmettre : partir d’un souvenir pour élargir l’écoute, donner envie d’aller plus loin sans exiger que l’auditeur sache déjà où il entre.
Avec Women, faire entendre les compositrices
Paru le 25 avril 2025 chez Sony Classical, Women met à l’honneur quatorze compositrices de différentes époques et de différents horizons. Rachel Portman et Anne Dudley y côtoient notamment Pauline Viardot, Chiquinha Gonzaga, Teresa Carreño et Ethel Smyth, dans un programme qui rapproche créations contemporaines et partitions longtemps restées à l’écart des répertoires les plus joués.
Ce projet est né d’un constat personnel : au cours de ses quinze années d’études musicales, la violoniste raconte n’avoir interprété aucune œuvre écrite par une femme. Cette découverte l’amène à chercher les partitions et les histoires qui manquaient à sa formation, puis à leur donner une place dans son propre répertoire. Women est l’aboutissement de cette démarche : un album qui permet d’entendre cette musique et d’en découvrir la diversité.
L’un de ses temps forts est l’enregistrement en première mondiale du Concerto pour violon d’Ina Boyle, interprété avec l’ORF Radio-Symphonieorchester Wien sous la direction d’Irene Delgado-Jiménez. En choisissant cette partition, Esther Abrami contribue à remettre en circulation une œuvre encore peu connue et offre aux auditeurs une occasion de découvrir la compositrice irlandaise.
L’album invite ainsi à élargir nos habitudes d’écoute. Une œuvre que l’on découvre peut devenir celle que l’on souhaite réentendre, partager ou apprendre à jouer. Pour les jeunes musiciennes, ces références féminines ouvrent également d’autres perspectives : elles permettent de se projeter dans une histoire où les femmes ont, elles aussi, créé et laissé des partitions à transmettre.
Cet engagement se poursuit dans son podcast Women in Classical, qui donne la parole aux femmes exerçant différents métiers dans la musique. Aux œuvres entendues sur le disque répondent des voix et des parcours contemporains, pour rendre cette présence féminine plus visible et plus familière.
Enfin, Women se termine par Transmission, une œuvre originale de la violoniste. Cette pièce apporte au projet une dimension intime : après avoir fait entendre d’autres compositrices, Esther Abrami prend à son tour la parole par l’écriture musicale. Son histoire familiale, à l’origine de ce morceau, ouvre le chapitre suivant du portrait.
Transmission, une histoire qui continue
Le titre de sa propre composition conduit à un souvenir familial. En effet, dans un entretien accordé à Presto Music, la musicienne raconte sa découverte du violon auprès de sa grand-mère, elle-même violoniste, qui avait mis sa carrière de côté après son mariage et la naissance de ses enfants. Elle évoque aussi son goût précoce pour l’improvisation, puis la place considérable prise par le perfectionnement instrumental pendant ses études. La composition retrouvera plus tard sa place dans sa pratique.
Cette histoire donne au mot transmission une portée intime. Il désigne un instrument découvert dans l’enfance, mais également une possibilité artistique que l’on reprend et que l’on transforme. En composant à son tour, la violoniste ajoute sa propre musique à celle qu’elle interprète. Elle laisse une trace personnelle dans un album consacré à des femmes dont les créations ont traversé le temps avec une visibilité inégale.
Son parcours rappelle ainsi que l’apprentissage peut ouvrir plusieurs chemins. La maîtrise d’un instrument, l’écriture, la recherche de répertoire et le partage avec le public peuvent se nourrir mutuellement. Une identité artistique se précise aussi lorsque l’on revient à une envie ancienne avec les moyens acquis entre-temps, lorsque la technique permet enfin de développer ce que l’on souhaitait exprimer.
Retrouver l’artiste derrière le son
La présentation des nouveautés de deux spécialistes de l’univers audiovisuel fournit un cadre pertinent pour ce portrait : Cabasse inscrit son activité dans la haute-fidélité ; tandis que Loewe développe des équipements de télévision et de home cinéma. Leurs domaines ramènent à une question essentielle pour l’amateur de musique : comment conserver, chez soi, l’attention portée à une interprétation ?
Un enregistrement donne accès à un travail artistique dont la rencontre directe reste parfois lointaine. Le choix de l’œuvre, la préparation de l’interprète et les décisions prises avec les autres musiciens précèdent le moment où l’on appuie sur le bouton « lecture ». S’intéresser à la restitution sonore peut aussi conduire à prendre davantage de temps pour écouter, à revenir sur un passage, à découvrir un programme entier après avoir été attiré par quelques mesures.
Esther Abrami incarne cette continuité entre découverte et approfondissement. Son parcours donne des raisons d’entrer dans la musique par des voies différentes, puis d’y rester : une mélodie reconnue, un nom de compositrice découvert, un conseil de travail, une histoire familiale. L’élan inspirant de ce portrait tient à ces ouvertures concrètes. Elles permettent à chacun d’envisager une prochaine étape, qu’il s’agisse d’écouter Ina Boyle pour la première fois, de chercher une partition ou de reprendre un instrument longtemps laissé dans son étui…
Site officiel : https://estherabrami.com/






























