Longtemps associée au rugissement d’un V12 ou au souffle métallique d’un turbo, la supercar vit aujourd’hui une mue silencieuse. L’électricité, autrefois perçue comme une hérésie dans ce royaume de la passion mécanique, s’impose désormais comme la nouvelle frontière de la performance. Depuis une dizaine d’années, constructeurs historiques et nouveaux venus rivalisent d’ingéniosité pour prouver qu’un moteur à zéro émission peut offrir autant, sinon plus, d’émotion qu’un moteur à explosion.
Au-delà de la performance c’est la définition même du luxe et du frisson qui bascule : la foudre remplace le rugissement mais l’émotion reste, intacte et amplifiée.

Tout commence avec une ambition : démontrer que l’électrique n’est pas incompatible avec la vitesse et le plaisir. Au tournant des années 2010, alors que Tesla bouleverse l’industrie avec la Model S, certains ingénieurs rêvent de transposer cette puissance instantanée au monde des supercars. La Nio EP9, présentée en 2016, sera l’une des premières à concrétiser cette vision, en combinant une architecture quatre moteurs avec un design futuriste et une dynamique de course héritée de la Formule E.
Avec 1 360 chevaux et un 0 à 100 km/h en 2,7 secondes, elle inaugure une nouvelle ère. Quelques années plus tard, Rimac, jeune constructeur croate, confirme que l’Europe de l’Est peut rivaliser avec les géants. Son Concept One, puis la Nevera, marquent une rupture. Avec plus de 2 000 chevaux et une accélération de 0 à 100 km/h en 1,97 seconde, la Nevera est devenue la référence absolue. Ses quatre moteurs indépendants, son aérodynamique active et son intelligence embarquée signent la maturité du concept. Même Bugatti, symbole du thermique absolu, s’en inspire aujourd’hui à travers le groupe Bugatti Rimac.

Quand la foudre remplace le rugissement
Dans la même veine, le premier modèle 100% électrique de Lotus, l’Evija, incarne la renaissance électrique de la marque britannique. Elle délivre plus de 2 000 ch et atteint le 0 à 100 km/h en moins de trois secondes. Sa batterie de 70 kWh, développée avec Williams Advanced Engineering, se recharge en 18 minutes sur une borne 350 kW. Dotée de cinq modes de conduite (Range, City, Tour, Sport, Track), elle associe légèreté (1 680 kg) et aérodynamique active traversante. Son design canalise l’air à travers la carrosserie, optimisant la portance et le refroidissement. Elle se positionne ainsi comme l’hypercar électrique la plus puissante au monde. Produite à seulement 130 exemplaires (Type 130), elle symbolise la transition de Lotus vers l’ère électrique, ouvrant la voie à une nouvelle gamme de modèles performants et luxueux tels que l’Eletre et l’Emeya.


Les marques mythiques se remettent en question. Ferrari lance son Elettrica, première supercar 100 % électrique de Maranello, attendue en 2026. Contrairement à Lamborghini, qui temporise, Ferrari accélère et veut prouver que la noblesse mécanique peut survivre à la transition énergétique. Cette audace est partagée par Pininfarina avec sa Battista, dont les 1 900 chevaux s’expriment en moins de deux secondes.

Des éclairs asiatiques
Venu d’Asie, l’Aspark OWL Roadster : l’éclair japonais se distingue. Initié en 2014 à Osaka, le projet OWL visait à redéfinir la supercar électrique. Après un concept en 2017 et une production transférée en Italie, Aspark a dévoilé en 2024 le SP600, recordman du monde à 438,7 km/h. En 2025, la marque présente à Lyon le spectaculaire OWL Roadster : 1 953 ch, 0–100 en 1,78 s, 20 exemplaires fabriqués à la main. Chaque pièce, polie par des maîtres artisans, illustre la philosophie de Masanori Yoshida : « Silence et puissance ». La monocoque carbone, les quatre moteurs indépendants à vectorisation et les freins carbone-céramique font du OWL une œuvre d’art roulante. Le OWL Roadster symbolise ainsi la maîtrise japonaise de l’artisanat automobile, où la perfection technique s’allie à une esthétique inspirée de la nature : silencieuse, précise et redoutable.
Quant à la Chine, longtemps observatrice, elle est désormais moteur. Avec BYD et sa marque haut de gamme Yangwang, elle propose la U9, une supercar de 1 300 chevaux et des performances de 0 à 100 en 2,36 s. Ce coupé futuriste, qui allie performances extrêmes et intelligence embarquée, a battu le record du monde de vitesse sur le circuit de Papenbug en Allemagne avec 496 km/h, soit 6 km de plus que le record tenu par la Bugatti Chiron en 2029.

Et même si son nom évoque l’Angleterre et la tradition des petits roadsters britanniques, la MG Cyberster est bel et bien née également en Chine, propriété du groupe SAIC Motor. Ce cabriolet 100 % électrique n’affiche certes pas les performances extrêmes de sa consoeur mais il se distingue par une personnalité visuelle forte. Son design affirmé, ses portes à ouverture en élytre et son profil fuselé en font une sportive au charme indéniable, capable de séduire un large public sensible à l’esthétique, à la nouveauté et à la modernité de l’électrique.

Un marché confidentiel mais stratégique
Ces supercars ne se contentent plus d’aller vite mais redéfinissent la notion même de luxe automobile : celui d’une accélération immédiate, d’un contrôle absolu et d’un design sculpté par l’air et les algorithmes. Les chiffres deviennent vertigineux mais derrière eux, se cache une transformation plus profonde : celle de l’émotion. Le silence remplace le rugissement. Cependant, le frisson reste intact. Le conducteur, désormais assisté par l’intelligence artificielle, vit une expérience nouvelle – entre pilotage et immersion numérique.
Le marché des supercars électriques reste confidentiel mais stratégique. Mate Rimac admet un ralentissement de la demande sur les modèles à plusieurs millions d’euros, au profit d’une recherche d’expériences plus exclusives et personnalisées. Les marques explorent désormais de nouveaux territoires : performances répétables, intelligence artificielle embarquée et durabilité énergétique. Les batteries à électrolyte solide promettent des charges plus rapides et des masses mieux réparties. L’électrique entre dans une phase de maturité où la technique rejoint enfin l’émotion.

Les supercars électriques redéfinissent aujourd’hui le luxe : silence, instantanéité, précision. L’émotion naît désormais du flux électrique, non du carburant. L’Europe, l’Asie et l’Amérique se livrent à une bataille d’ingénierie sans précédent. Si la foudre a remplacé le feu, c’est toujours la même passion qui brûle derrière chaque accélération.
Corinne Bedrossian
Légendes
Nio EP9. Présentée en 2026, la voiture chinoise 100% électrique affiche 1341 chevaux et 427 km d’autonomie. Crédit photo Nio
Rimac Nevera. Avec ses 1914 chevaux, une autonomie de 550 km, son prix s’élève à 2 millions d’euros. Crédit photo Rimac
Lotus Evija. 2000 chevaux et 400 km d’autonomie pour 1,9 million d’euros. Crédit photo Lotus
Aspark Owl roadster. 1 953 chevaux pour 20 exemplaires fabriqués à la main. Crédit photo Aspark
Yangwang U9. La supercar de BYD est la plus rapide du monde avec un record de 496 km/h
MG Cyberster. Roadster.
Pininfarina Battista Targamerica. Première hypercar 100 % électrique carrossée et livrée à un client. Crédit photo Pininfarina
































