Par Sébastien Léger
On associe aujourd’hui spontanément BMW à ses berlines, à ses coupés et à cette fameuse promesse du plaisir de conduire. Pourtant, avant de devenir un grand constructeur automobile, BMW a commencé par fabriquer des moteurs d’avion, puis des motos. En effet, la première moto entièrement conçue par la marque apparaît en 1923, portant un nom devenu historique : BMW R 32.
L’ingénieur Max Friz imagine une architecture particulièrement intelligente. Les deux cylindres du moteur sont installés à plat, de part et d’autre de la moto, dans le sens transversal. Cette disposition permet de les exposer directement à l’air pour améliorer leur refroidissement. La puissance est transmise à la roue arrière par un arbre à cardan, plus propre et moins contraignant qu’une chaîne. Un siècle plus tard, ces deux éléments restent immédiatement associés à BMW Motorrad : le moteur boxer et la transmission par cardan.
Peu de marques peuvent encore utiliser une architecture née il y a plus de cent ans sans donner l’impression de vivre dans le passé. Mais BMW n’a jamais cessé de la faire évoluer. Ainsi, le boxer a gagné en cylindrée, en puissance, en refroidissement et en électronique, mais il conserve cette silhouette reconnaissable entre toutes.

Un moteur que l’on reconnaît avant même de le voir
Le flat-twin BMW ne se résume pas à une fiche technique, car il possède une présence. Les deux cylindres dépassent de chaque côté de la machine comme s’ils refusaient de se cacher. Lorsque le moteur démarre, la moto semble légèrement réagir à son mouvement. Son rythme, sa sonorité et la manière dont il délivre son couple créent une identité que les motards reconnaissent immédiatement.
Il existe un parallèle intéressant avec Porsche. À Stuttgart, le flat-six est devenu indissociable de la 911. Chez BMW Motorrad, le flat-twin joue un rôle comparable. Ces moteurs à plat ne sont pas seulement des solutions mécaniques. Ils sont devenus des signatures culturelles.
Le progrès automobile nous habitue parfois à voir disparaître les architectures anciennes au profit de solutions plus efficaces ou plus faciles à produire. BMW rappelle qu’une tradition peut survivre lorsqu’elle accepte d’évoluer.
La série 5, celle des grands départs
Les R 50/5, R 60/5 et R 75/5, lancées à la fin des années 1960, occupent une place particulière dans l’histoire de BMW Motorrad. Elles inaugurent une nouvelle génération de machines produites dans l’usine de Berlin-Spandau et accompagnent une époque où la moto devient autant un moyen de voyager qu’un symbole de liberté.
J’essaie parfois d’imaginer ces départs. Pas de GPS, pas de téléphone portable, pas de réservation effectuée en quelques secondes. Une carte routière pliée dans une sacoche, quelques outils, des vêtements de pluie et des amis suffisamment confiants pour prendre la route sans tout prévoir.
La Forêt-Noire devait alors sembler bien plus lointaine qu’aujourd’hui. Chaque panne, chaque détour et chaque rencontre faisait partie du voyage. On ne cherchait pas encore à documenter chaque instant. Les souvenirs se transmettaient le soir, autour d’une table, puis des années plus tard aux enfants.

La moto comme promesse de voyage
BMW a très tôt compris que la moto pouvait offrir autre chose que la vitesse ou les déplacements du quotidien : elle pouvait devenir une véritable machine à voyager.
Les grandes routières de la marque ont construit leur réputation sur le confort, la protection et la capacité à parcourir de longues distances. Une BMW pouvait traverser un pays, transporter des bagages et préserver son pilote pendant des centaines de kilomètres.
Cette philosophie correspondait parfaitement à l’image de la marque : sérieuse, robuste et pensée pour durer. Elle a aussi créé une communauté particulière. Le propriétaire d’une BMW n’achetait pas seulement une moto. Il achetait souvent la perspective des routes qu’il allait parcourir avec elle. Elle était liée à des départs, à des amis et à une certaine idée de l’indépendance.
G/S, lorsque la route ne suffit plus
En 1980, BMW présente une moto qui va profondément transformer son histoire : la R 80 G/S. : Gelände/Straße, terrain et route. Le concept semble presque contradictoire pour l’époque. Comment une moto équipée d’un gros moteur boxer et conçue pour voyager pourrait-elle également se montrer à l’aise hors du bitume ?
Les victoires au Paris-Dakar vont rapidement apporter la réponse.
En effet, en 1981, Hubert Auriol remporte l’épreuve au guidon d’une BMW R 80 G/S. Il récidive en 1983. Le Belge Gaston Rahier prend ensuite le relais avec deux nouvelles victoires, en 1984 et 1985. La grande BMW, que certains jugeaient trop lourde face aux motos d’enduro plus légères, prouve qu’elle peut traverser le désert et gagner. La famille GS vient de trouver sa légende.
Elle invente presque à elle seule la moto d’aventure moderne : une machine capable d’affronter une piste, mais aussi de rejoindre cette piste par la route dans de bonnes conditions. Elle deviendra progressivement l’équivalent motocycliste du grand SUV, même si cette comparaison ne lui rend pas totalement justice.
Une GS ne promet pas seulement de franchir un obstacle. Elle suggère que la route peut continuer après la fin du goudron.

James Bond et la R 1200 C
Mon autre grand souvenir BMW Motorrad ne vient pas d’un voyage familial, mais du cinéma.
En 1997, dans James Bond 007 : Demain ne meurt jamais, Pierce Brosnan et Michelle Yeoh s’échappent dans les rues de Saïgon au guidon d’une nouvelle BMW au style très inhabituel : la R 1200 C.
La scène est spectaculaire. Les deux personnages, menottés l’un à l’autre, doivent piloter ensemble, se pencher, éviter les poursuivants et faire passer la moto au-dessus des pales d’un hélicoptère. Le réalisme n’est évidemment pas la principale préoccupation du moment, mais l’image reste gravée.
BMW s’aventurait alors sur le territoire du cruiser, dominé par Harley-Davidson et les grandes motos américaines. Pourtant, la marque ne s’était pas contentée de copier leurs codes. Elle avait conservé son moteur boxer, son cardan et une interprétation très personnelle de la moto basse et décontractée.
Produite de 1997 à 2004, la R 1200 C possédait même un siège passager pouvant se relever pour servir de dossier au pilote. Elle fut révélée au grand public à travers le film avant son arrivée sur le marché, preuve de l’importance accordée par BMW à cette apparition cinématographique.
Certains modèles deviennent désirables par leurs performances. D’autres parce qu’ils entrent dans notre imaginaire. Pour moi, la R 1200 C restera toujours un peu la moto de James Bond.

R 18, l’Amérique vue de Bavière
Bien des années après la R 1200 C, BMW est revenue au cruiser avec une ambition beaucoup plus affirmée : la R 18.
La référence à l’Amérique est évidente. Sa silhouette basse, son long réservoir, son rythme tranquille et ses nombreuses possibilités de personnalisation évoquent Harley-Davidson, Indian, la Route 66 et les grands espaces immortalisés par Easy Rider.
Pourtant, la R 18 reste profondément allemande. BMW n’a pas cherché à reproduire un V-Twin américain. Au centre de la moto se trouve un immense flat-twin de 1 802 cm³, le plus gros moteur boxer jamais installé par BMW dans une moto de série. Il est si imposant qu’il semble déterminer tout le dessin de la machine.
Le moteur n’est pas caché derrière des carénages. Il est exposé, presque présenté comme une sculpture mécanique. Le cardan reste lui aussi visible, en hommage aux anciennes BMW, notamment à la R 5 des années 1930. Avec 91 chevaux, la R 18 ne cherche pas la puissance maximale. Elle mise sur son couple, sa présence et le plaisir de sentir les deux énormes pistons accompagner chaque accélération. La version actualisée porte le couple maximal à 163 Nm.
Plusieurs façons de partir
La famille R 18 s’est développée pour proposer plusieurs interprétations du voyage.
La R 18 classique conserve l’approche la plus dépouillée. La R 18 Classic ajoute davantage de protection et d’équipement. La R 18 Roctane adopte un tempérament plus sombre et plus musclé. La R 18 B, avec son carénage et ses valises, assume le style bagger américain. Enfin, la R 18 Transcontinental pousse le concept vers le grand tourisme, avec une protection importante, un équipement généreux et un véritable confort pour deux personnes.
Cette dernière me semble particulièrement proche de l’esprit des longues BMW de voyage. Elle pourrait traverser les États-Unis sur la Route 66, mais aussi rejoindre la Forêt-Noire et prolonger, à sa manière, les aventures racontées par mon père.
BMW a emprunté les codes du cruiser américain, mais les a traduits dans sa propre langue. La R 18 ne cherche pas à devenir une Harley-Davidson bavaroise. Elle propose une autre interprétation du grand voyage : plus mécanique, plus rigoureuse, mais tout aussi évocatrice. La R 18 B et la Transcontinental associent ainsi le Big Boxer à des équipements conçus pour les longues distances, des valises et, pour la Transcontinental, un grand top-case avec dossier passager.

2026, le boxer poursuit sa route
BMW Motorrad n’est pas une marque prisonnière de son héritage. En 2026, le moteur boxer reste au cœur d’une gamme profondément renouvelée.
La R 1300 GS et sa version Adventure continuent d’incarner le voyage au long cours. Autour d’elles, BMW a développé toute une famille animée par le nouveau boxer de 1 300 cm³ : la R 1300 R, plus directe et dépouillée, la R 1300 RS, tournée vers le sport et le voyage rapide, et la R 1300 RT, véritable grande routière.
Le moteur développe 145 chevaux sur les R 1300 R, RS et RT. La marque propose également l’Automated Shift Assistant, capable d’automatiser l’embrayage et, au choix, le passage des rapports. Une évolution qui montre bien la philosophie BMW : préserver le caractère du boxer tout en facilitant l’utilisation et le confort. La R 1300 RS est présentée comme la plus sportive des BMW à moteur boxer de la gamme actuelle, tandis que la RT demeure fidèle à sa vocation de grande voyageuse.
La nouvelle R 12 G/S regarde quant à elle vers la R 80 G/S originelle. Son boxer refroidi par air et huile, son style épuré et sa roue avant de 21 pouces renouent avec une vision plus simple de l’aventure. Elle rappelle une époque où une moto n’avait pas besoin de ressembler à un centre de contrôle pour donner envie de quitter la route principale. Pour le millésime 2026, elle rejoint officiellement la gamme avec son boxer de 1 170 cm³ et 109 chevaux.
La performance n’est pas oubliée
Réduire BMW Motorrad au boxer serait pourtant une erreur.
La marque est également devenue une référence parmi les sportives avec les S 1000 RR et M 1000 RR. Elle a remporté le Championnat du monde Superbike avec Toprak Razgatlıoğlu, confirmant que BMW savait aussi produire des motos conçues pour le chronomètre.
Le Concept RR, présenté à la Villa d’Este, annonce la prochaine génération de sportives de la marque. Il reprend un quatre-cylindres dérivé de la machine championne du monde, développant plus de 230 chevaux, associé à une recherche poussée sur l’aérodynamique et la légèreté.
Cette diversité fait la richesse de BMW Motorrad. Une même marque peut évoquer les voyages tranquilles de mon père, les dunes du Dakar, James Bond poursuivi par un hélicoptère, une R 18 sur la Route 66 et une superbike lancée à plus de 300 km/h sur un circuit.
Toutes ces motos ne racontent pas la même histoire. Elles partagent pourtant la même exigence mécanique.

Plus de deux cent mille histoires
BMW Motorrad reste aujourd’hui l’une des grandes références mondiales de la moto haut de gamme. En 2025, la marque a vendu 202 563 motos, confirmant sa place de leader sur le segment premium. Derrière ce chiffre se trouvent autant de rapports différents à la moto.
Certains achètent une GS pour partir au bout du monde. D’autres choisissent une RT pour voyager confortablement en couple. Une R 18 devient un objet de personnalisation, une R 12 nineT une déclaration de style, tandis qu’une S 1000 RR permet de retrouver l’intensité de la compétition.
La fidélité à une marque ne s’explique pas uniquement par la qualité d’un produit. Elle vient aussi des souvenirs accumulés avec lui. Une moto peut rappeler une époque, une amitié, un voyage ou une version plus jeune de soi-même. À force d’accompagner une vie, elle finit par devenir bien plus qu’une machine.
La route en héritage
BMW Motorrad fabrique des motos depuis plus d’un siècle. La R 32, les séries 5, la R 80 G/S, les GS modernes, la R 1200 C ou la R 18 appartiennent à des époques très différentes. Elles racontent pourtant une même idée : une moto doit donner envie de partir.
Peu importe que la destination soit la Forêt-Noire, le désert africain, la Route 66 ou simplement une route familière un dimanche matin. Le voyage n’est pas toujours une question de distance, car il commence lorsque l’on démarre avec l’envie de voir le monde autrement.
Les machines changent, les moteurs évoluent, les routes se transforment. Mais certaines passions restent fidèles à elles-mêmes. Et les motos BMW ne se transmettent peut-être pas seulement de génération en génération, mais elles transmettent surtout une certaine idée de la liberté.
Visuels : BMW Motorrad































