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Aïssa Dione, tisser l’avenir sans renier l’héritage

Aïssa Dione, tisser l’avenir sans renier l’héritage

Par Josiane Massé

Au Sénégal, le pagne tissé, ou Serou Rabal, est bien plus qu’une étoffe : il est une mémoire familiale et un langage symbolique transmis de génération en génération. Première couverture du nouveau-né, présent lors des rites de passage, du mariage et parfois du dernier voyage, il accompagne toute une vie. Depuis plus de trente ans, Aïssa Dione défend une certaine idée du luxe africain : exigeant, contemporain et profondément enraciné dans les savoir-faire du continent. Au Sénégal, elle ne se contente pas de préserver un patrimoine textile. Elle le transforme, l’adapte et lui ouvre de nouveaux horizons. Une vision qui, aujourd’hui, dépasse largement le cadre du tissu.

Du geste ancestral à la création contemporaine

Lorsqu’elle découvre le travail des tisserands manjak, Aïssa Dione est immédiatement séduite par la précision des gestes, la richesse des motifs et la maîtrise technique transmise de génération en génération.

Mais derrière la beauté de ces étoffes se dessine une réalité plus fragile : comment préserver ces métiers lorsque leurs débouchés disparaissent ? Comment convaincre les nouvelles générations de reprendre le flambeau si ce savoir-faire ne permet plus à ceux qui le pratiquent d’en vivre dignement ? Ces interrogations vont orienter toute sa démarche.

Plutôt que de figer la tradition, Aïssa Dione décide de lui donner les moyens d’évoluer. Le patrimoine doit pouvoir rencontrer l’architecture, le design, les nouveaux usages et les exigences d’une clientèle internationale.

Peu à peu, les métiers à tisser sont adaptés. Les étroites bandes d’une quinzaine de centimètres laissent place à des largeurs de 90, puis 140 centimètres.

Le tissu sénégalais quitte alors le seul domaine de l’habillement pour investir l’architecture intérieure, les résidences privées, l’hôtellerie et même certains projets nautiques.

La matière comme terrain d’expression

Dans les ateliers, la tradition continue de guider les gestes, mais la palette des matières s’élargit.

Coton, soie, lin, cachemire, raphia ou encore fils de soie japonais viennent enrichir les collections. Aïssa Dione ne s’impose aucune frontière géographique : elle recherche une matière pour ce qu’elle peut apporter au toucher, à la résistance, à la lumière ou au dessin.

Derrière l’esthétique se cache une exigence constante : produire selon des standards élevés sans effacer la personnalité du tissage sénégalais. C’est peut-être là que réside toute la singularité de sa démarche. Il ne s’agit pas de fabriquer un produit « africain » au sens folklorique du terme, mais de créer un produit d’excellence dont l’origine africaine constitue une force, une histoire et une identité.

Faire du patrimoine une économie vivante

Aïssa Dione parle de création, mais raisonne aussi en entrepreneuse. Pour elle, protéger un métier sans créer les conditions économiques permettant à ceux qui le pratiquent d’en vivre n’a que peu de sens.

Son projet dépasse donc rapidement la simple production textile. Autour d’elle se structure progressivement une véritable filière, avec près d’une centaine de collaborateurs travaillant dans un cadre professionnel, avec contrats, protection sociale et perspectives d’évolution.

La transmission n’est pas seulement celle d’un geste. Elle passe aussi par la création d’emplois, la remise en fonctionnement d’outils de production et la capacité à offrir un avenir à toute une génération d’artisans.

Une autre vision du luxe africain

Aïssa Dione ne cherche pas à opposer création africaine et création internationale. Elle préfère le dialogue.

Elle puise dans les ressources du continent tout en utilisant, lorsque le projet l’exige, du cachemire italien, de la soie ou des fils japonais. Elle travaille avec des laboratoires, explore les qualités techniques des fibres et confronte ses créations aux mêmes contraintes que celles rencontrées par les grandes maisons internationales.

Sa définition du luxe africain s’éloigne ainsi de toute vision décorative ou exotique.

Le véritable enjeu est ailleurs : démontrer qu’un savoir-faire né au Sénégal peut intégrer les projets les plus sophistiqués sans avoir à renoncer à son identité.

DIOM, quand le textile devient art de vivre

Plus qu’une marque de mobilier et de décoration, DIOM apparaît comme une nouvelle étape dans le parcours d’Aïssa Dione.

Le textile y dialogue désormais avec le bois, le bronze, le cuir, la céramique, la verrerie ou encore la vannerie. Les savoir-faire se rencontrent, les matières se répondent et dessinent progressivement les contours d’un art de vivre africain contemporain.

Chaque création raconte une Afrique qui n’a pas besoin de choisir entre héritage et modernité. Une Afrique capable de puiser dans ses matériaux, ses artisans et ses traditions tout en revendiquant une écriture résolument actuelle.

DIOM élargit ainsi le champ des possibles : du tissu au mobilier, de l’objet à l’aménagement intérieur, les métiers d’art africains peuvent désormais investir l’ensemble de l’univers de la décoration.

Des collaborations qui parlent d’elles-mêmes

Aïssa Dione a ainsi collaboré avec des maisons, architectes et designers de renommée internationale, parmi lesquels Hermès, Jacques Grange, Dimore Studio, Rose Tarlow, Pierre Yovanovitch, Fabrizio Casiraghi ou encore l’atelier japonais Okujun.

Former les générations futures est aujourd’hui au cœur de ses préoccupations. Aïssa Dione plaide pour la création d’écoles et d’instituts consacrés aux métiers d’art, capables de former non seulement des artisans, mais aussi des créateurs et des entrepreneurs.

Visuels : Aïssa Dione – Khalifa Hussein – Nicolas Matheus
Un article de Luxe Infinity Afrique – Spécial Sénégal

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